25 mars 2009

Hier soir je suis allé voir La Ville Fantôme (Ghost Town) de David Koepp. C’était dans une salle que j’adore, le Publicis sur les Champs-Elysées. Il y a rarement du monde, les fauteuils sont en cuir, c’est grand. Et puis, le quartier est désert.
Je suis partagé à l’égard de David Koepp. On ne sait jamais si ce sont les metteurs en scène qui lissent et transforment (et subliment) les scénarios ou si le scénario était déjà génial (parfois gâché par le metteur en scène, ce que disait Tarantino à propos de Hero/Héros Malgré Lui, scénario de David Webb Peoples massacré par Stephen Frears). Je crois que Koepp est tombé sur de grands metteurs en scène qui ont su se réapproprier ses histoires et en corriger les défauts. Raison pour laquelle aucun de ses films en tant que metteur en scène-scénariste n’est fabuleux. Il a écrit quelques chefs d’oeuvre (dont Snake Eyes et The Journal). Le reste est nettement au dessus de la mêlée, certes, mais il manque quelque chose (c’est peut-être injuste, car après tout je ne connais pas les scripts d’origine). Heureusement de Palma, Spielberg (sauf pour le dernier Indy), Fincher étaient à la barre et en ont fait des films magnifiques. Je viens de lire qu’il a écrit une nouvelle adaptation des Pirates du Métro/Taking of Pelham One Two Three (problème c’est Tony Scott qui met en scène, et à part Spy Game, Crimson Tide et True Romance, ce garçon est une catastrophe). Je suis curieux de voir ça. Voilà j’aime son travail tout en étant souvent un peu déçu. Je n’ai pas vu son film avec Johnny Depp d’après King. Je garde un bon souvenir d’Hypnose (Stir of Echoes, d’après Matheson), l’histoire d’un homme (Kevin Bacon) hanté par une jeune fille assassinée qui ne pourra trouver le repos que lorsqu’on lui aura rendu justice. Les fantômes, la disparition, faire ce qui est juste (surtout pour les morts), sont des thèmes qui me touchent. J’aime son univers. Avec Ghost Town, Koepp raconte une histoire cousine, apparemment comique. Le sujet : après avoir été déclaré mort quelques minutes pendant une banale opération, un dentiste caractériel (joué par Ricky Gervais) devient capable de voir les fantômes, et de leur parler. Un des fantômes rencontrés (le super Greg Kinnear) lui demande d’empêcher le remariage de sa femme (Téa Leoni) avec un autre homme. Evidemment notre héros finira par tomber amoureux de la belle et par conquérir son coeur (après être mort une deuxième fois). Qu’un homme si brillant que Koepp, et déjà assez âgé, fasse un film si mièvre je trouve cela infiniment touchant. Ce film m’a fait pensé à The Ghost and Mrs. Muir et à la Rose Pourpre du Caire. Il est nettement moins réussi que ces deux classiques (deux de mes films préférés) et néanmoins plus intéressant, plus profond (les ennuis commencent). Parfois des chefs d’oeuvres sont dépassés par des oeuvres mineures ou même carrément mauvaises (ma position est intenable je le sais). Dans G&MrsM, l’amour ne devient possible qu’à la mort de Mrs. Muir. Il n’y a pas d’incarnation. Dans la RPdC, l’amour prend la forme d’une relation triangulaire entre Celia, Tom (personnage de fiction, trop parfait pour être vrai) et Gil (trop nul, mais réel) (Gil est un peu Oncle Neddy, Tom le Captain Gregg). Contrairement à Mrs. Muir, Celia fait le choix de l’imparfaite réalité (Gil), mais la réalité la quitte. A la fin, elle se retrouve non pas avec son amoureux fantôme, mais avec la fiction même. Deux films sur l’impossibilité de l’amour. Ghost Town, tout mauvais qu’il soit, propose une autre voie. 
Le personnage principal est un fantôme (c’est une des trouvailles du film) de chair et de sang. Il n’a pas de vie, évite tout le monde, l’amitié, les amours. Un premier arrêt cardiaque lui permet d’entrer en contact avec le monde des fantômes. Avec le deuxième arrêt cardiaque il s’incarne enfin. L’amour passe par la mort (réelle dans le film, mais symbolique dans l’esprit de Koepp ; cela me rappelle ce passage de Caio Fernando Abreu « (L’amour) est une sorte de mort, mort de la solitude, mort de l’ego barricadé, indivisible, furieusement et égoïstemment incommunicable »). Je trouve cette idée (mourir et ressusciter pour arriver à aimer) très forte.
Ce film est si mauvais que j’ai été sur le point de quitter la salle plusieurs fois. A chaque fois j’ai été retenu par des choses magnifiques. (navré mon texte est très désordonné, passe vraiment du coq à l’âne, mais je viens de recevoir les épreuves de Traité sur les miroirs pour faire apparaître les dragons, alors…). De très belles choses sur les disparus, sur la culpabilité des vivants… C’est un film raté (parfois de bons gags et idées, mais souvent des gags nuls et vulgaires dont on se doute cinq minutes avant, et puis il n’est plus possible de filmer New York en accéléré pour que les phares des voitures fassent de jolies traînées) pour de bonnes raisons. Koepp s’est laissé dépassé par la complexité de ses idées et de l’émotion qu’elles produisent. Il ne pouvait pas faire autrement. Personne n’en aurait été capable (ok j’exagère mais j’aime ce film, je suis armé de ma mauvaise foi). L’échec du film est sa réussite. Sans cela, sans ce côté brouillon attendrissant et énervant on ne pleurerait pas à la fin (et ça ne m’arrive jamais normalement).
L’amour est possible si on meurt deux fois (tiens ça pourrait faire un titre de James Bond) et si on est prêt à écouter les fantômes et à leur rendre justice. Koepp a très bien saisi le jeu amoureux des deux personnages (Ricky Gervais et Téa Leoni) et les efforts que chacun déploie pour effrayer l’autre (maladresses, blagues atroces, gros chien effrayant et puant) par peur de l’amour qui arrive. Cette capacité à donner des raisons à l’autre de se méfier est le signe de la sincérité de nos deux tourtereaux, de leur manque d’assurance de coeurs blessés. Le point culminant est la Faute Grave du personnage de Ricky Gervais qui va permettre à Téa Leoni d’interrompre l’histoire qui était en train de naître. L’excuse est parfaite pour retourner à sa vie morne et à son nouveau compagnon avocat merveilleux (c’est un peu invraisemblable qu’elle finisse par préférer Ricky d’ailleurs).
Ricky Gervais ne peut pas vraiment mourir (les deux morts sont temporaires), car il n’est pas vraiment vivant. C’est un être pas tout à fait vivant mais pas mort non plus qui n’a sa place nulle part. A la fin, il fait le choix de la vie (quand Mrs. Muir fait le choix de la mort ; quand Celia -dans la RPdC -fait le choix d’être une spectatrice). Mince c’est un film romantique. Ce film n’est pas aussi raté que ça, je crois que c’est surtout de la maladresse. Koepp a fait un film maladroit, comme l’on peut-être un am
oureux maladroit. La gémellité entre l’amour maladroit du héros du film et le film maladroit de Koepp est troublante. Ils font les mêmes erreurs. Tiens, tiens.
Au final, Koepp a inventé des personnages, une histoire, une configuration, une solution. Ghost Town est la résolution du problème posé par Muir et la RPdC. Et ça c’est génial. Il faudra cent ans pour comprendre ce film (je l’effleure à peine). 
Mardi en fin d’après-midi, j’ai assisté à une lecture à la Comédie-Française. A part deux-trois textes, cela n’était pas ma tasse de thé. Le théâtre est une bonne préparation au sommeil. Dommage.
Je viens de lire un article intitulé « Investissez dans un zébu ». Je me pose la question (d’autant plus que je suis en train de quitter ma banque -ce n’est pas simple je vais en parler à ma psy- pour une banque solidaire où je viens d’ouvrir un compte). Je suis d’accord avec le commentaire de sur Truffaut. Un peu autre chose : J’ai revu la fin du remake américain de A Bout de Souffle par Jim Mc Bride et je la préfère (elle est parfaite, la musique de Philip Glass, celle de Jerry Lee Lewis, leur enchevêtrement) à celle de Godard que je trouve dure. D’accord « dure » n’est pas un critère cinématographique, et bien c’est comme ça. Je n’aime pas.

  • 1. Scorpene  |  26 mars 2009 à 12h42

    c’est tout à fait normal de parfois préférer les œuvres ratées à leur potentiel réussite. En dessin notamment, c’est souvent bien meilleur. En littérature ou en cinéma aussi, mais c’est plus difficile à faire accepter. Le second parce que c’est normé par une industrie, la première parce que, en France tout du moins, le « surmoi collectif » est trop lourd à porter.

    Sinon, je ne peux pas m’empêcher de réagir, et on en finira là avec ce gag: j’ai quitté ma banque il y a quatre mois pour une banque solidaire! (ça m’a pris dix ans)

  • 2. Emmanuel  |  26 mars 2009 à 14h04

    The Ghost and Mrs. Muir passe à la Filmothèque du Quartier Latin en ce moment…
    Bien à vous.

  • 3. c'est un champ de bataille  |  26 mars 2009 à 16h23

    @ scorpene : je suis bien d’accord. Cela se complique pour moi, car une nouvelle conseillère est arrivée dans la banque que je veux quitter, et je ne voudrais pas qu’elle croit que je pars à cause d’elle.
    @ Emmanuel : Oui je sais ! Paris c’est chouette pour ça.

  • 4. Scorpene  |  26 mars 2009 à 19h50

    Il m’est arrivé une chose similaire, j’ai fait la connaissance de mon (énième nouveau) conseiller dans mon ancienne banque le jour où je me suis présenté après prise de rendez-vous pour fermer mes comptes (je n’avais pas annoncé mes intentions). Cet homme s’est avéré plus sympathique, ouvert, simple, disponible, dénué de toute agressivité commerciale que le plus hospitalier des bons samaritains (bon sang, mais comment compte-t-il faire carrière dans la banque?). Je n’ai pu aller jusqu’au bout… j’ai vidé mes comptes et je ne les utilise plus, mais j’ai encore un compte chez eux.
    J’ai récemment reçu un courrier m’avertissant que si je ne me manifestais pas, ma carte bancaire serait renouvelée. J’ai mis un mois et demi à oser les appeler: ces sauvages ont mis 22 seconde montre en main pour enregistrer mon désir de ne plus avoir de carte et me saluer poliment.

    Je suis ravi quoiqu’il en soit d’avoir enfin migré. J’ai même du plaisir à faire des chèques (ça fait de la pub à ma banque)! Félicitation pour ta décision et tiens bon, aussi irrationnel que cela soit, c’est effectivement difficile de changer de banque (encore pire que d’abandonner la marque de lessive ou le dentifrice de sa mère)

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