27 octobre 2009

brume du matin


Akademie Schloss Solitude, fin octobre 2009

27 octobre 2009

Colis


Cela fait vraiment exilé, mais j’ai reçu des colis avec des victuailles ; un festin et des petites choses gourmandes.

Le prof d’allemand est un vrai acteur. Il nous a fait un discours (en anglais, marchant de long en large, parfois s’arrêtant pour nous faire face ; il portait une chemisette de la police allemande) un mélange de Lee Ermey dans Full Metal Jacket et de Brad Pitt dans Inglourious Basterds. Il nous a parlé des milliers de mots allemands (« avec 6000 mots vous pouvez parler de tout, avec 5000 mots, vous pouvez parlez de tout, avec 4000 vous pouvez parler comme un journaliste. Moi, mon objectif est de vous faire apprendre xxx mots, c’est assez pour vous en sortir dans la vie de tous les jours »), de la mémoire courte et longue, de l’entraînement… C’était très drôle.

Correction, promenade, lecture à la bibliothèque, trucs d’assurance réglés, les poires ne sont pas encore mûres.

27 octobre 2009

école


Premier cours d’allemand aujourd’hui ; cours qui va être donné en anglais, la lingua franca ici. J’ai arrêté de jouer de la trompette dehors, il fait si froid que j’avais l’impression de jouer sur une trompette mister frizz (l’image est de Jakuta).

27 octobre 2009

The capacity to be alone


Donald Winnicott (cité dans Solitude, a return to self, de Abthony Storr) : « It’s probably true to say that in psycho-analyticalliterature more has been writen on the fear of being alone or the wish to be alone than on ability to be alone ; also a considerable amount of work has been done on the withdrdrawn state, a defensive organization implying an expectation of persecution. It would seem to me that a discussion on the positive aspects of the capacity to be alone is overdue. »

Évidemment beaucoup de livres sur la solitude dans la bibliothèque du château. L’invasion de coccinnelle est terminée, je n’en vois plus de quatre-cinq par jours, j’imagine qu’elles hibernent. Paul Jorion invité sur France Culture ce matin ; les media généralistes commencent à s’apercevoir qu’il y a des gens passionnants sur internet. Difficile de retourner à la légèreté d’analyse des quotidiens quand on lit les billets de Jorion, de dedefensa, de pharmacritique, de Paul Moreira, d’alternet, davduf, le blog de XXI… (j’ajoute les liens à la liste des liens de ce blog -certains d’entre eux vivent grâce aux donations des lecteurs -et il faudrait parler des blogs culturels) Il y a un profond fossé qualitatif (évidemment il reste des Colette Braeckman) ; surtout, d’un côté nous avons les soutiens d’un système de domination et de l’autre des voix critiques. C’est une époque intéressante ; il y a maintenant plus de lecteurs des sites et des blogs d’information indépendants que de lecteurs de la plupart des journaux. C’est une bonne nouvelle, les gens lisent (ils lisent aussi XXI, le monde diplo…), composent leur propre journal en agglomérant des sources choisies. Oui, cette appropriation, ce choix, sont une bonne nouvelle pour la démocratie. Je comprends que l’on puisse être apeuré par internet, c’est un bouleversement, mais il faut se défendre de cette peur, et se dire que c’est une chance, qu’il y a des choses à faire. Y compris en littérature.

26 octobre 2009

Deux gâteaux


Le matin, une belle brume enveloppe le château et la forêt. Impression de vivre dans un roman gothique, j’aime beaucoup ça. J’ai ramassé des poires tombées de leur arbre, elles ne sont pas encore tout à fait bonnes à manger, elles vont mûrir dans un saladier posé sur mon bureau. Il paraît qu’il y a des pommiers, des noisetiers et des noyers au bord de la forêt, mais nous ne les avons pas encore trouvé. Visite du StadtMuseum avec Lan Tuazon et deux autres camarades, et Marcel W. qui nous filme pour son documentaire. Des peintures du Moyen-Age dont on ne connaît pas toujours l’auteur, des dragons qui vomissent, des nuages de damnés, des flammes, un Jésus qui a l’air de s’ennuyer sur la croix. On pourrait passer une éternité devant chaque tableau. C’était émouvant de penser aux peintres qui ont créé de telles oeuvres, de penser que leur attention, leur intelligence et leur fantaisie se sont concentrés dans un cadre.

Avec Ivan Civic, nous avons ouvert un ciné-club (Ivan en a trouvé le nom : Catacombes Cinéma), premier film : Freaks. Super soirée. Hier soir dîner commun, nous étions une quinzaine. Plat croate (préparé par Zvonimir), puis deux gâteaux (que j’ai fait avec l’aide de Lan : une galette des rois -pas vraiment car pas de pâte feuilletée, et une noix du Brésil à la place de la fève- et un gâteau au chocolat avec un peu d’amandes en poudre).

Mais parlons travail. Le livre d’histoires avec Quentin Faucompré avance, le récit sur mon père aussi. Par contre, il faut que je me mette sérieusement au texte sur Marc Twain et à celui sur Thomas de Quincey. Un texte à écrire aussi pour un dictionnaire de « mots encombrants » édité par l’académie Solitude et Merz (je ne crois pas aux mots encombrants).

18 octobre 2009

une expérience psychédélique


Je suis allé faire une longue balade en forêt. Elle est là, juste à côté, je me suis dit que c’est dommage, un peu malpoli, de ne pas lui rendre visite plus souvent. J’y vais prudemment, je n’ai pas l’habitude de la nature dès lors qu’elle se trouve en dehors de mon assiette. C’est la première fois depuis mon séjour que je vais si loin dans la forêt et cette balade s’est apparentée à une expérience psychédélique. Je marchais depuis cinq bonnes minutes, réfléchissant à une histoire que je suis en train d’écrire, à sa progression, à sa fin, quand j’ai eu la conscience de l’extraordinaire sous mes yeux inattentifs : j’étais entouré de couleurs, de rouges, bruns, marrons, jaunes, des couleurs brillantes, lumineuses, sombres, elles se présentaient sous forme de paillettes, d’éclats, d’écailles. J’ai eu l’impression de me trouver dans un kaléidoscope. Ce n’était pas désagréable, il suffisait de ne pas paniquer. C’était magnifique, incroyable ; mes yeux par instant devenaient myopes sous l’assaut des couleurs. Je n’ai jamais pris de lsd, mais je pense que ma balade en forêt a eu des effets proches de cette drogue. La prochaine fois je serai plus prudent, j’irai plus doucement, pour profiter plus tranquillement de la magie psychédélique de la nature.

18 octobre 2009

hebdomadaire invasion de noces


La résidence se trouve dans un château (mais pas dans le plus « chateau » des bâtiments en fait) ; donc il y a souvent des visiteurs ; et le samedi, nous sommes envahis par les mariées en robe blanche et les mariés en noir. Nous jouons le rôle des artistes en résidence, nos costumes ne sont pas moins subtiles.

Journaux, de Sylvia Plath m’émerveille à chaque page, c’est mon livre-compagnon pour ces premiers temps ici. Un beau passage sur des exercices d’écriture, regarder, décrire, saisir des couleurs, des formes. La vie quotidienne d’une écrivaine ; qui bataille avec elle-même, qui devient de plus en plus isolée à mesure que son talent s’affirme ; sa sensibilité, son originalité, ses poèmes sont des ponts vers des lecteurs qu’elle ne connaît pas, vers des aînés disparus, vers des amis ; ces ponts se transforment en murs qui empêchent une vie sociale normale et légère. Lors d’une soirée, alors que tout le monde discute, et qu’elle est seule, à part, elle se demande « Mais comment font les gens pour être ensemble ». Pourtant, plus jeune, elle était sociable ; mais l’aisance interpersonnelle s’est brisée. Elle a peur des autres, elle ne comprend pas comment ça marche les relations mondaines. Sa sensibilité et son art en s’aiguisant, en se complexifiant, l’éloignent du jeu social. Elle en est étonnée, malheureuse, mais elle comprend aussi que c’est une chance, cette solitude. Reste un problème, elle n’arrive pas à être seule, à exister sans avoir Ted collé à elle (qu’elle idéalise violemment). Elle voit une psy, elle essaye de se battre contre cette passion pour la fusion (pendant longtemps avec sa mère, maintenant avec son mari).

Mal au dos. Brouillard. J’ai rangé mon appartement, je surveille les objets pour ne pas qu’ils se mettent à nouveau à valser partout. Les objets que je possède aiment danser, ils sont fous et ivres, ou peut-être sont-ils simplement joyeux et espiègles. Bonne nouvelle, deux fellows sont des pros du yoga et vont donc donner des cours. Expédition en ville, avec deux camarades, pour acheter un tapis de yoga. Impossible en revanche de trouver un bonnet (un bonnet portable, car il y a a bien des bonnets, mais ils sont très moches). Heureusement il y a Bright fliqht, des Silver Jews. Passe à la radio en ce moment (podcast) une émission sur l’affiche rouge (Manoukian).

14 octobre 2009

Un phénomène mystérieux et perpétuel


C’est incroyable : le bazar s’est emparé de mon appartement. Valise au milieu de la pièce, chaussures, paquets de mouchoirs, journaux, livres qui traînent par terre., verres et tasses posés un peu partout. Je pensais que c’était un phénomène français, que l’Allemagne ne serait pas contaminée par cette étrangeté. Mais non. Je me demande si des savants étudient la question. Moi ça ne me gêne pas particulièrement. En fait, j’aime bien ça, un paysage est ainsi créé, un pays intime, accidenté, comme le Monde Perdu d’Arthur Conan Doyle. Il y a aussi un carton ouvert débordant de paquets argentés : je viens de recevoir une livraison de thés. Le top beauté orientale (été 2009) est superbe, émouvant comme un grand vin rouge. C’est un thé particulier, dont les feuilles ont été mordues par des insectes ; cette morsure, en oxydant les feuilles, va donner au thé un goût renversant.

14 octobre 2009

la bibliothèque magique et le sauvetage possible


Étrange bibliothèque, les livres ont été laissé par les résidents successifs pendant vingt ans ; des livres d’un peu partout dans le monde, pas mal de livres d’art, mais aussi des romans, des ouvrages de sciences humaines. Le nom du donateur est noté sur la couverture intérieure. Bibliothèque collective magique. J’y passe mes après-midi, je lis et je travaille mes textes, de temps en temps je prends un livre, et je m’installe dans un des fauteuils en cuir pour lire. C’est agréable ; parfum de fermentation des livres. Il y a un échiquier aussi, mais je n’ai pas encore trouvé d’adversaires. Après-midi d’hier passée avec l’informaticien en visite à l’académie, à ausculter et à guérir mon ordinateur. Il va mieux ; j’ai aussi eu droit à un écran sur lequel je branche maintenant mon bon vieux portable cabossé (Your laptop fell twice, m’a dit le docteur des ordinateurs, en regardant ses bosses). Je travaille beaucoup et bien. Je lis un des livres trouvé dans la bibliothèque, les Journaux de Sylvia Plath. C’est un beau livre sur pas mal de choses dont on parle peu il me semble. On découvre une jeune fille qui parle franchement des hommes, de ce qu’elle attend d’eux, du type de corps qu’elle aime. Plus tard, mariée, elle observe, très fière, sa relation avec Ted Hughes, et de la manière dont deux artistes peuvent construire une histoire d’amour, sans se concurrencer, en s’épaulant, en s’influençant mutuellement (ses derniers journaux ont été détruit  par Hughes, il n’y a rien, pour l’instant, sur sa jalousie amoureuse-justifiée ; tiens au fait, c’est étonnant la violence des réactions à l’égard de Ted, désigné responsable de la mort de sa femme). Elle parle beaucoup de sa jalousie à l’égard d’autres écrivains, et de son énervement contre ce trait de caractère. Elle parle de son incapacité à se mettre au travail aussi. Elle ne travaille jamais autant qu’elle le voudrait. Elle est envieuse et admirative de nombres d’écrivains. Et puis on assiste à des scènes  de guet de la boîte aux lettres ; Plath attend des réponses pour des bourses, des résidences, elle attend aussi de savoir si telle nouvelle, tel poème ou livre pour enfants sera publié. Il y a beaucoup de refus, de la Yale Review, de magazines prestigieux ; elle se rassure quand elle apprend que Virginia Woolf elle-même a vu certains de ses textes refusés. « Writing is a religious act: it is an ordering, a reforming, a relearning and reloving of people and the world as they are and as they might be. » Encore quelqu’un que j’aurais aimé, que je voudrais, consoler, peut-être pas consoler, mais appeler, à qui je voudrais parler. Je sais bien que la mode est au discours « On ne peut sauver personne », mais c’est des bêtises, c’est de la lâcheté, la basse morale de ceux qui ne veulent pas être dérangés. Bien sûr qu’on sauve, tout le temps, en appelant, en étant là, en étant rassurant, en redonnant confiance, en montrant que nos sentiments amicaux sont solides. Bien sûr qu’on sauve, mais à la condition de ne pas s’oublier soi-même, d’être vivant, égoïstement vivant et à peu près heureux. Oui l’égoïsme, dans ce cas-là, est une vertu.

11 octobre 2009

Une invasion de coccinelles


Je suis depuis cinq jours à l’Académie Schloss Solitude, une résidence d’artistes au bord de la Forêt Noire en Allemagne. Mon acclimatation se passe bien ; l’équipe est charmante. Nous sommes trente artistes d’un peu partout, nous ne nous connaissons pas. Cela ressemble à une rentrée des classes. A la différence qu’il n’y a pas de professeurs ; une école parfaite en somme.

La nourriture n’est pas la même qu’en France, on s’en doute, mais c’est plutôt bon. De petites différences : les grains de riz sont plus petits, on trouve du chou rouge en bocal et de la confiture de cassis.

Quelques jours de douceur, les feuilles des arbres ont leurs couleurs d’automne. Puis, une journée d’un brouillard incroyable, on se serait cru dans un roman gothique. Enfin, pluie. Je suis dans mon élément.

Comme le veut l’usage dès que j’arrive quelque part : je suis tombé malade. Rien de bien méchant. Et puis pour me saluer j’ai eu droit à une invasion de coccinelles dans mon appartement, j’avais laissé les fenêtres ouvertes, elles sont entrées par dizaines, et reparties le soir. Je marche tous les jours (la boussole offerte par une amie sur moi, on ne sait jamais), je lis, je travaille. Je viens de terminer (aidé par une amie, la déesse de la grammaire) la correction des épreuves, la dernière chance pour parfaire le texte, pour changer, couper, rajouter. Il ne doit y avoir que six ou sept pages sans corrections.