30 mars 2010

la dernière chance de la journée


Il y a une rétrospective Cukor. C’est tentant.

30 mars 2010

je cherche des indices en regardant par la fenêtre


Quentin et moi devons trouver un titre pour notre livre de novembre à l’Olivier et ce n’est pas encore ça.

C’est une belle soirée, je vais peut être rester ici, à manger de la soupe ou un autre aliment d’écrivain (nous avons nos propres magasins où l’on trouve principalement du riz, des lentilles, des betteraves, des pommes, des quiches aux épinards et aux pignons de pin, de l’huile d’olives, du jus de grenade et du chocolat – je ne sais pas pourquoi).

30 mars 2010

La recette de l’emploi du temps


Je suis pas doué pour les emplois du temps, m’organiser etc. Il est 19h et j’ai l’impression qu’il est 16h, le ciel est encore bleu, le soleil est là. Ma pente naturelle me pousserait à continuer à travailler et à lire à l’atelier, mais bon dieu je suis à Paris pour encore seulement trois jours, il y a des cinémas, des promenades à faire. Si j’étais pâtissier je serais incapable de faire la recette de l’emploi du temps.

30 mars 2010

le Lou Reed des temps modernes


J’avais un mal de crâne terrible pendant les quelques heures passées au salon du livre, les jambes en coton, des éclairs dans les yeux et de la fièvre, des difficultés à respirer (c’est donc bien un virus ce truc, un virus du rhume et de la migraine, et pas besoin de microscope pour le voir, il tient dans un hall porte de Versailles, il a des stands ce virus). J’ai demandé au moins à une dizaine de personnes (auteurs, éditeurs, attachées de presse) des anxiolytiques ou des bêta-bloquants. Personne n’en avait. C’est incroyable. Je pensais que l’édition était un repaire d’angoissés. Je suis un peu déçu. Cela doit être un truc d’auteurs (d’ailleurs Olivier en avait, mais dans sa chambre d’hôtel). Le copain de J., qui est médecin, n’avait rien sur lui, mais alors à quoi bon devenir médecin si ce n’est pas pour avoir toujours sur soi une trousse pleine de bromazépam, de codéine, de tétrazépam, de tramadol (ainsi que le nécessaire pour extraire une balle de révolver) ? Il l’avait sans doute oubliée (car il est cool). Ceci dit ça doit bien faire quatre ans que je n’ai pas pris de psychotropes, et je m’en passe très bien. Le problème des anxiolytiques c’est que parfois on en a besoin pour une occasion précise (prendre l’avion, essayer de comprendre comment remplir une déclaration Agessa, préparer une tarte tatin), et que sitôt l’obstacle passé, on se retrouve avec une boîte pleine. On n’en a plus besoin, mais comme on nous a appris à ne pas gâcher on se sent un peu obligé de terminer cette boîte en quelques mois, avant la date de péremption, on en vient même à s’inventer des angoisses pour avoir l’occasion de prendre un comprimé. C’est pour ça que la meilleure solution consiste à ne pas avoir soi-même d’anxiolytiques, mais d’être entouré par des gens qui en ont et que l’on pourra taxer si nécessaire.

J’ai quand même croisé quelques personnes (Eric Pessan, Quentin Faucompré, Sandrine Bonini, Jakuta, Olivier A… et bien sûr de bienveillants lecteurs), et donc ça valait le coup pour ça.

Que dire du débat auquel j’ai participé ? C’était sur la genèse d’un écrivain. On invente des réponses. On n’est pas obligé d’inventer des réponses conformes à la mythologie. J’ai dit que j’étais devenu écrivain pour m’en sortir. J’ai dit que je n’avais pas beaucoup d’amis quand j’étais jeune (à part les inadaptés magnifiques) et que je n’étais pas un bon élève, et donc l’art était un moyen pour moi de m’en sortir. Je n’étais pas doué pour les relations sociales et j’étais un élève très moyen, la seule voie pour échapper à l’échec qui planait était de devenir un artiste, écrivain ; il y a peu de jobs faits pour ceux qui sont mal partis, qui leur permettent d’avoir une vie belle et pas catastrophique. Des gens ont trouvé ça très drôle. Je ne trouve pas ça spécialement drôle. C’est plutôt le contraire. J’imagine que c’est ce qui se passe quand on est sincère et qu’on dit quelque chose de sincère et juste mais d’inattendu. Les gens pensent qu’on plaisante. Ils l’espèrent. Alors pour ne pas penser ils rient. Ils ne peuvent pas comprendre ce que cela veut dire, ils ne le veulent pas. On devient artiste pour s’en sortir. C’est une décision d’enfant, inébranlable.

Aujourd’hui : Silver Jews, The Kinks. J’ai acheté Eight Ball de Daniel Clowes et c’est terriblement bien (bravo aux éditions Cornelius, un éditeur qui fait  un travail magnifique). J’ai aussi acheté L’image Survivante de Georges Didi-Huberman (sur Aby Warburg, le sous titre en est : « histoire de l’art et temps des fantômes »). Didi-Huberman c’est le Lou Reed des temps modernes. J’ai repris mes croquis, mes petits dessins, mes têtes de personnage et mes bulles de dialogue (rêve secret : devenir dessinateur bd).

28 mars 2010

décapage


Le nouveau numéro de « décapage » vient de sortir. C’est ma revue préférée. On y lit des portraits, de petits essais, des traductions inédites, des entretiens, des journaux d’écrivains. Drôle, originale et intelligente. Pas de chapelle, pas de dogme littéraire, pas d’excommunication ; mais le plaisir de l’éclectisme, la chance d’y trouver des écrivains qui, parfois, ne partagent pas grand chose sinon le goût de participer à une aventure collective libre, généreuse et folle. On la dirait faite sur un mode mineur cette revue ; mais c’est une éthique de la littérature qui est l’œuvre ici. Plus proche de McSweeney’s que de toutes les classiques revues parisiennes championne de la poussière et de l’esprit de sérieux. C’est Jean-Baptiste Gendarme qui est à la barre.

28 mars 2010

la fille qui pleurait en faisant du vélo, la fille qui plissait les yeux en mangeant des framboises


Strangers on a train hier soir avec Aude. Paris est une ville de cinémas, de librairies et de pharmacies. Bonheur de voir un vieux film, un Hichtcock, cette scène incroyable de déraillement du manège et la tête du cheval qui est projeté vers les spectateurs.

J’ai quelques guides en bandes dessinées, Quentin, Clément et Aude principalement. Aude vient de m’offrir le dernier (je crois) Ruppert et Mulot, Irène et les clochards. C’est extra. Lu aussi Capucine, de Corinne Dreyfuss & Camille Grosperrin. Une bd (ou livre illustré) dont la forme m’a dérouté, mais au bout de quelques pages j’ai été pris par cette histoire d’une enfant qui parle de sa mère battue par son père. Le traitement n’est pas réaliste et donc forcément plus réaliste que le réalisme, c’est poétique, inventif, puissant, bouleversant. Réunion de travail (hum oui appelons ça comme ça, enfin bon on a discuté) avec Quentin Faucompré à propos de notre livre qui sort en novembre à l’Olivier. Il me reste un texte à écrire. Nous avons parlé du titre et nous avons quelques idées pas mal du tout. Il m’a conseillé quelques bd : Ludologie (de Ludovic Debeurme), Red Monkey (de Joe Dary), Jardin (de Yokoyama Yûichi), Hortus Sanitatis (de Frédéric Coché), les trois Eprouvette (à l’Association). Je vais aussi jeter un œil sur le travail de François Ayroles (qui sera aux Escales du livre de Bordeaux dans quelques jours -nous y sommes invités Jakuta et moi) et sur celui de Killoffer. J’ai lu un livre de Malher (à l’Association j’ai oublié le titre, c’était très bien) et le deuxième tome des MéloManiaks.

Café avec Jakuta au Départ Saint Michel ce midi. Évidemment nous avons parlé angoisse et bêta-bloquants.

Vais-je avoir fini l’article sur Shaw avant de partir au salon ? Hm pas sûr. Mince et il faut que je mange. Ce matin après les Mélomaniaks j’ai repris le livre de Anson Rabinbach, Le Moteur Humain. Ce livre fait partie de ces gros livres denses qui m’accompagnent depuis des années et que je lis par morceaux que je rumine ensuite pendant des semaines, des mois (comme Le Livre de la Mémoire et L’Art de la Mémoire).

Interview géniale de Chris Ware sur Youtube (et interview d’Edward Gorey). Un camarade d’asocialité, de solitude et d’étrangeté.

Un ami (Laurent) a ouvert Les Essais de Montaigne à l’atelier et il est tombé sur : « Mon métier et mon art, c’est vivre ». Cela m’a fait penser à la phrase de Wilde « J’ai mis mon talent dans mon art et mon génie dans ma vie », phrase mal comprise, mal prononcée par ceux qui la citent -ne pas oublier que Wilde a lu Montaigne, et tous les grecs et les latins.

Au travail !

27 mars 2010

le petit dieu des amis futurs


Je n’avais pas envie de travailler aujourd’hui, laisser le samedi être un samedi comme dans l’ancien temps, quand j’étais enfant ; mais l’ancien temps n’était pas une époque agréable, alors finalement j’ai repris mon stylo et mon clavier, j’ai éliminé la vacance de ce jour, je l’ai chassé. Poursuite du texte sur Shaw. Il y a de la poursuite dans l’écriture, poursuite d’une forme, d’un enjeu. Quelque chose que l’on veut saisir et qui nous échappe, dont l’ombre est là pourtant, attestant de sa réalité (mais n’avons nous pas rêvé ?). Je me rappelle les vieux films de cow boy. Je pense à l’aventure du Monde Perdu dont me parlait Toxica (vive le professeur Challenger). C’est chaotique. Il faut avancer à coups de machette, c’est éprouvant, on est perdu, mais quelque chose comme un sens de l’orientation, appelons ça intuition, nous guide mais sans que l’on soit certain de ne pas se tromper et d’aller n’importe où. On est épuisé, on en a assez, à quoi bon ; puis des beautés surgissent et on se rappelle pourquoi on a entrepris ce voyage. Pour dire : parfois j’en ai marre, marre, marre, marre de devoir effectuer une tonne de travail pour une phrase, une idée. Et j’ai mal au dos et froid et je veux écrire les romans que j’écrirai dans dix ans maintenant et j’ai faim de choses à faire, d’histoires à raconter et ça ne va jamais assez vite. Mais dès que je trouve, cette phrase, c’est le plus beau jour de ma vie. Par deux fois aujourd’hui a été le plus beau jour de ma vie. Des surprises qui ne sont pas des surprises, des choses neuves mais néanmoins familières. Beau métier. Il faudra quand même que je vois mon ostéopathe bientôt.

De la fenêtre de l’atelier je regarde les passants sur le Pont Saint Michel, deux femmes portent chacune deux énormes sacs du chocolatier Patrick Roger (de ce vert si caractéristique). Les vitres ont été nettoyé. Il y a quelques temps j’avais l’habitude d’y écrire des notes à l’aide de gros stylos à gouache.

Ce cher George Bernard Shaw est bien peu sympathique. Mais il s’agit pour moi de le défendre. De comprendre la logique de sa violence. Je suis entouré de papiers, de livres, de pages internet. De ces bibliothèques renversées sur ma table de travail, je dois composer un portrait de 4000 signes. Je pense qu’il sera terminé demain.

Bizarrement aujourd’hui j’ai réécouté cette chanson de Bruce Springsteen : For you. Je ne sais pas pourquoi sinon qu’elle m’émeut. Ecouté Revolver et le dernier album de Phoenix. Quand je travaille c’est plutôt du jazz, ou parfois Belle & Sebastian (ou Where the children play de Cat Stevens sur le mode repeat toute la journée).

Deux gâteaux japonais achetés chez Toraya (dont un enrobé d’une feuille de cerisier -comestible m’a dit la dame). Miam.

J’ai pensé à Buster Keaton dernièrement, parce que A. m’a dit qu’elle avait aimé La Maison Démontable (One Week). Et j’en ai voulu au cinéma parlant. Saleté de cinéma parlant ai-je pensé un moment. Tu avais vraiment besoin de parler ? Si le cinéma avait du rester muet pour sauver Keaton alors bon dieu ça aurait valu la peine. Et puis j’ai pensé à Mankiewicz, mon cinéaste préféré et j’ai compris que non ce n’était pas une solution. Trouvons une autre solution. Il faudrait que les artistes dépressifs, alcooliques, tristes et incompris sachent que des gens les aimeront plus tard et prendront soin de leur œuvre. J’aurais aimé que Keaton le sache, sans aucun doute, pas de manière arrogante, mais tendrement, avec confiance, que des gens seraient là qui comprendraient ce qu’il a fait et l’aimerait à la folie. Voilà une croyance possible : le petit dieu des amis futurs. J’aimerais tellement envoyer des messages dans le passé.

Vu le film de Zlazov Zizek, The pervert’s Guide to Cinema. Qui donne l’occasion de voir Zizek dans les décors de films d’Hitchcock, Lynch etc. Et puis il parle de Chaplin. Il y a ce film de Chaplin avec Buster Keaton : Limelight. Le coeur s’agrandit, le cerveau frissonne. J’oublie parfois combien Chaplin compte pour moi. Je m’en veux. Ne pas oublier, ne pas oublier.

26 mars 2010

salon du livre


Je serai au salon du livre de Paris dimanche 28 mars à 18h sur le stand de l’Olivier. Bien sûr je serai au bord de la crise de panique (des masques à oxygène flotteront au-dessus de ma tête et mes bras seront reliés à des intraveineuses de bêta-bloquants). C’est loin d’être le salon idéal, trop de monde, trop de bruit, trop de lumière. Pas sûr que j’y retourne (état d’esprit d’aujourd’hui : non, jamais). On apprend à s’épargner. Partagé entre l’occasion de croiser des lecteurs, deux trois personnes que j’aime bien ; et le désagrément d’une montée du stress et de l’angoisse. Les choses pourraient être autrement. Qu’elles soient organisées pour être douloureuses est une donnée intéressante. Des conclusions devraient en être tirées. J’y travaille. On apprend que l’on peut dire non, malgré toute notre bonne éducation.

23 mars 2010

Le printemps en avalanche


Deux amis ont passé quelques jours ici : disputes esthétiques, escaladage d’arbre, escaladage  de gâteaux allemands et de pièces de viande gigantesques, coming out gauchiste de l’un, découverte de la forêt la nuit (ses bruits étranges, ses animaux invisibles, les grenouilles), invention de recettes, succès de la séance du catacomb cinema club (The Apartment de Billy Wilder). Le printemps nous est tombé dessus comme une avalanche. Journée dans la forêt, déjeuner dans un petit restaurant près d’un lac, il n’y avait que des retraités (lundi oblige).

Je continue à lire le livre consacré à Chris Ware. Il parle travail, ça devrait intéresser tout le monde, mais bien sûr surtout écrivains et artistes :

« Je me dis aussi que j’écris avec des images et que je dessine avec des mots »

« (…) dessinateurs bd qui sont pour la plupart assez farouches et pas très sociables. On n’aime ni sortir ni voir du monde, on est mal à l’aise, et la seule chose qu’on puisse faire est en fin de compte, c’est travailler de façon à être publié et diffusé. C’est une étrange combinaison de réticence et d’égotisme je trouve… »

Une citation placée en exergue d’un texte de Ware en introduction à l’anthologie de bandes dessinées McSweeney’s Quaterly Concern, numero 13, 2004 : « Je ne pense dans aucune langue. Je pense en images. Je ne crois pas qu’on pense dans une langue. On ne bouge pas les lèvres quand on pense. Cela n’arrive qu’à un certain nombre de personnes illettrées quand elles lisent ou réfléchissent. Non, je pense en images, et de temps à autre une expression russe ou bien anglaise vient se former dans l’écume de l’onde cérébrale, mais c’est à peu près tout. » Entretien avec Vladimir Nabokov, 1962.

Je viens de terminer Contre l’architecture de Franco La Cecla (éditions Arléa). La Cecla est anthropologue ; livre iconoclaste et passionnant. Je relis le livre d’Hélèna Villovitch, Je pense à toi tous les jours. Je lis Berceuse Chuck Palahniuk, et toujours l’essai de Didi-Huberman. Dernières corrections à mon livre pour l’école des loisirs, reprise du texte sur Shaw.

Texte d’Arundhati Roy (qui rappelle Kraus et Klemperer) ici.

Retour à Paris ; train ce midi.

18 mars 2010

le printemps est une saison tiède


Deux amies sont venues ici et m’ont fait découvrir cet endroit où je vis depuis six mois (et pour encore six mois. J’ai ainsi appris l’existence d’interrupteurs dans mon appartement, d’une hotte aspirante, j’ai appris que la forêt qui borde la résidence n’est pas la Forêt Noire et que la ville face au château n’est pas Stuttgart. J’ai l’impression d’avoir vécu dans un lieu imaginaire jusqu’ici. C’est drôle.

Le printemps est arrivé ici (mais méfiance : cela a déjà été le cas il y quinze jours et puis une tempête de neige avait surgit). Tentative de promenade, mais stoppée dans son élan : j’ai croisé Matthew Gottschalk, (qui fait des videos et des marionnettes). Alors bien sûr nous avons fait ce que font deux artistes qui se rencontrent : nous nous sommes plaints et nous avons parlé d’arbres vivants qui pourraient bien nous attaquer un jours ou l’autre. Chouette discussion, sérieuse et drôle. Le printemps est la saison tiède. Je ne suis pas sûr d’aimer ça. Spontanément j’aime ça car ce n’est pas douloureux, c’est comme être dans du coton. Mais est-ce que je ne préfère pas quand mon corps sent une petite résistance ? Comme le corps du temps contre mon corps ? Je ne sais pas. Je crois en fait que le printemps n’est pas si tiède, ou plutôt que la tiédeur a un intérêt, et s’appelle douceur, et que l’interaction est là, dans la caresse, dans la délicatesse. Le printemps donne envie d’être doux. Je me fais bien à cette vie à la campagne.

Le ciné club créé avec Ivan Civic sort de l’hibernation. J’ai décidé de projeter The Apartment (La Garçonnière) de Billy Wilder, vendredi soir. Un de mes films préférés : amour, somnifères, businessmen détestables, ascenseurs et émancipation.

Je n’y crois pas vraiment, mais je me dis que des choses se transmettent de génération en génération, et que j’ai des ancêtres qui ont du souffrir de pénurie. J’ai tendance à faire des réserves, à acheter du riz, des betteraves sous vides, du thé. De quoi tenir un siège. Mais peut être est ce parce que j’ai l’intuition de temps difficiles à venir. Ou parce que pendant longtemps je n’avais pas d’argent, et mes parents pas beaucoup.

Durant cette vie et sur cette terre, il n’y a pas de meilleure chose à faire que le kidnapping. Aucune autre ambition n’est aussi noble. C’est ce que tout le monde devrait s’efforcer de mettre en œuvre. On devrait enseigner cet art à l’école. Il faut kidnapper les gens que l’on aime, avec des liens solides mais qui n’emprisonnent pas. Des cordes invisibles et souples, qui n’entravent pas mais retiennent et sauvent quand un gouffre apparaît.

18 mars 2010

morale de l’ankylose


Ces dernières semaines j’ai passé du temps à lire et à écrire sur Twain, de Quincey, Chesterton et Dostoïevski. Ce sont quatre écrivains apparemment très différents. C’est ce que je pensais avant de m’y plonger, de (re)lire leurs livres et d’étudier leur biographie. Maintenant je les vois comme une fratrie, tellement de choses les rapprochent. La plus importante est la diversité de leur œuvre. Ils ont tous écrits dans des genres différents, des formes différentes (articles, textes comiques, graves, récits). Ils sont tous les quatre mal compris et mal connus. La doxa ne retient d’eux qu’une part infime de leur œuvre et compose d’après cela un portrait partiel, qui les déforme.

Tout est fait pour nous assigner à un style : les lecteurs, la critique, se construisent l’image d’un artiste, et la plupart du temps il leur manque une grande souplesse pour accepter que cette image soit mouvante et complexe. Moins on varie, plus on est dans un semblant de continuité, mieux les choses se passent, mieux on est cerné. Il y a une prime à la paralysie volontaire : l’ankylose est la morale dominante. Ne demandons pas aux choses que l’on observe, et en particulier aux artistes, de s’adapter à notre myopie. Si nous n’y voyons pas clair, alors travaillons à accoutumer notre vision.

Les artistes travaillent avec la mauvaise compréhension que l’on a de leurs œuvres. Il s’agit de ruser. Non pas ruser pour se faire comprendre, mais ruser pour se servir de cette image que la majorité du public et des critiques a forcément (et qui correspond a une certaine vérité) : elle permet d’être connu et reconnu, maladroitement, sous le signe du malentendu ; mais elle offre l’opportunité économique de proposer d’autres œuvres qui seront, au sens propre comme au sens figuré, mal vues.

Ce quatre écrivains sont des modèles pour moi. Leur curiosité pour tous les sujets, la diversité des genres qu’ils abordent et la variété de leur style est une tentative d’unifier le monde. Il faut être touche-à-tout, l’éclectisme est une qualité encore peu défendue. Nous sommes élevés selon le principe de la monoculture (quand l’éducation et la culture suivent le chemin de l’agriculture industrielle), on nous dresse à devenir des spécialistes et à occuper une place bien délimitée. On peut faire le choix d’écrire sur tout et dans tous les styles. L’écriture, la littérature sont des arts récents et qui n’en finissent pas de commencer à être explorés.

15 mars 2010

Esculape


Un nouveau livre de Geneviève Brisac vient de sortir : Une année avec mon père, aux éditions de l’Olivier.

Texte sur Dostoïeski terminé. Je pense à cette phrase de Nieztsche (admirateur de D.) : « Le corps est un médium des forces supérieures. »

Il y a quelque chose d’énervant dans cette figure de Socrate désignée comme modèle de sagesse, comme exemple intellectuel. Je ne sais plus si Pierre Hadot en parle dans son Eloge de Socrate (il donne une interprétation originale de « je dois un coq à Esculape », différente de celle de Nietzsche -super bouquin, court et pas cher). C’est un homme qui a accepté une sentence injuste, qui a refusé de s’échapper et de se révolter. Que l’école encense un tel exemple de soumission, que l’on en ai fait le maître philosophe, nous renseigne bien sur les valeurs que l’on cherche à nous inculquer. On peut choisir de lire Thoreau (ou Howard Zinn qui consacre un texte au sujet).

15 mars 2010

funérailles


Mercredi nous avons été quelques fellows à nous rendre aux funérailles de Peter Luik, notre prof d’allemand ici à l’académie. Cela se passait à Reutlingen, à une petite heure de route. Trajet en van, l’équipe de documentariste (qui réalise un film sur quatre fellows) nous a suivi. Soleil et froid terrible. Le frère nous a accueilli. Il souriait, il semblait joyeux, en tout cas heureux de nous voir si nombreux. L’église (ou salle de recueillement je ne sais pas, ça fait partie du cimetière) n’était pas chauffée (ces chers chrétiens ont toujours dans l’idée qu’il faut bien souffrir). Si nous n’avions pas été là il n’y aurait pas eu grand monde. Cela a rajouté à la tristesse. Mais nous étions là, nous avons occupé les bancs sur trois rangées. Même si nous avons peu connu Peter, nous étions là, pour rendre hommage à ce que nous avions connu de cet homme, à ce que nous avions aimé chez lui, à ce que nous avions senti et deviné. Le frère a parlé (allemand et anglais), puis une sorte de prête (ou un maître de cérémonie). Le frère s’est assis, il nous tournait le dos, il a penché la tête et je l’ai vu sangloter. Quand il se relevait il retrouvait sa bonne mine. C’était poignant. Il nous a parlé de leur enfance, à son frère et à lui ; une enfance difficile et pauvre. Mais Peter avait réussi à s’en sortir. Il n’y avait pas de cercueil, mais une urne. Hamed Taheri (qui est metteur en scène) a lu le texte sur la perte que j’ai écris un peu après la mort de Peter. Puis un factotum a porté l’urne dans le cimetière. Un petit trou était fait dans le sol. L’urne a été descendu. Nous sommes tous allés déposer une fleur près de ce petit trou, à tour de rôle, hésitant sur l’ordre de passage. Nous avons dit quelques mots à Peter. J’ai commencé à parler en anglais (Peter parlait très bien anglais) et j’ai continué en français. Nous nous sommes ensuite retrouvés dans un petit restaurant en toile cirée et lambris au milieu de nulle part, pour un café et un gâteau.

Geneviève Brisac a lu mon roman et ses remarques sont justes. Un éditeur est un peu le surmoi d’un écrivain. Un roman terminé reste à finir.

7 mars 2010

roman terminé


Je viens à l’instant de terminer mon roman pour l’école des loisirs (il est 19h49). Fichier envoyé à Geneviève Brisac. J’attends maintenant de ses nouvelles. Un roman terminé n’est pas terminé. Mon éditrice fera sans doute des remarques, me donnera peut être des conseils. Et puis en relisant le texte dans quelques jours je ferai encore des corrections. Quoi qu’il en soit je suis en vacances jusqu’à demain matin. Chouette.

6 mars 2010

éducation par les saveurs


Infusion d’églantiers chez une fellow moldavienne. C’est l’avantage des résidences internationales : on découvre des aliments, des boissons que l’on ne connaissait pas. La géographie devient plus tangible, plus réelle, elle gagne des parfums et des saveurs.

La tempête de neige a repris. Les flocons sont gros comme des pétales de corn flakes.

6 mars 2010

les corrections


Traité sur les miroirs pour faire apparaître les dragons (pas de miroirs ni de dragon dans ce roman, enfin pas vraiment, mais oui d’une certaine façon, sous forme de métaphore, l’histoire d’une histoire d’amour qui dure une heure, des conséquences de cette rupture sur le collégien qui en est victime, l’histoire d’un groupe d’amis aussi) va passer dans la collection max de l’école des loisirs, une formule d’abonnement. J’en ai profité pour le relire et corriger les éventuels problèmes qui m’auraient échappé. Résultat : six ou sept petite corrections (de temps surtout, une phrase mal construite, un mot mal placé). S’il y a des rééditions de l’édition courante, elles seront donc corrigées.

6 mars 2010

Neige


Tempête de neige (de mon point de vue, mais peut-être que les gens qui vivent ici ne sont pas aussi impressionnés). Je sors du bâtiment vers 7h20 et mes pieds s’enfoncent dans la neige. Elle avait disparu ces derniers jours. Le bus pour la gare n’est pas passé ; le chasse-neige a fait deux passages (pour les deux sens de la route). Le vent soufflait fort. Je ne vais donc pas à Bruxelles. Dommage. Les déplacements professionnels sont des occasions de ne pas travailler, enfin disons de ne pas écrire. C’est une pause forcée (même si je prends des notes dans mon carnet) et ce n’est pas désagréable ces coupures. Et puis il y a des rencontres, des lecteurs, d’autres auteurs, des gens que je connais et d’autres non. Cela sera pour une autre fois. J’irai faire une promenade tout à l’heure, c’est magnifique toute cette neige ; et puis j’ai du travail. Il n’y a pas d’occasions manquées.

5 mars 2010

vendredi soir


Je termine un roman pour la collection medium de l’école des loisirs. Je retrouve les personnages de Traité sur les miroirs pour faire apparaître les dragons. Quand on écrit pour les adolescents on écrit à cet adolescent que l’on était soi-même, on lui donne des trucs et des savoirs pour traverser ces années sans trop de dommage et de tristesse. En tout cas c’est mon cas.

Je prends le train pour Bruxelles demain matin, pour le salon du livre. J’y retrouve Camille des éditions de l’Oliver et Geneviève Brisac (dont un nouveau livre sort ces jours-ci). Retour dimanche. Je suis habitué aux voyages éclairs ces temps-ci : sur un coup de tête j’ai pris un train pour Paris mardi midi et je suis rentré mercredi midi. Hm un coup de tête, pas vraiment: j’avais mal au ventre et j’étais inquiet. Réveil d’hypocondrie. J’ai vu mon médecin et tout va bien en fait. C’est la consultation qui m’a coûté le plus cher dans ma carrière de pseudo-malade, évidemment, et je crois que l’assurance maladie ne rembourse pas les billets de train. J’en ai profité pour acheté des livres. Le maître ignorant de Jacques Rancière, le dernier Dennis Lehane et un livre sur Chris Ware (passionnant, je suis en train de lire l’entretien). Les maladies que l’on imagine nous font voyager ; c’est une manière de se mouvoir. Mais je ne suis plus qu’un hypocondriaque dilettante, il faut croire que la psychanalyse fonctionne dans mon cas, c’est un chamanisme qui me correspond bien. Cela faisait cinq mois que je n’étais pas allé chez le médecin. Un record. Vivre en pleine nature pour une année calme mes angoisses. Je ne sais pas s’il y a quelque chose de thérapeutique dans la nature, en tout cas les grandes villes sont nocives.

Soirée lecture à l’akademie schloss solitude. Deux écrivains ont lu des textes écrits pour l’occasion ou bien des nouvelles déjà publiées. C’était en allemand et en roumain alors je n’ai pas compris grand chose. L’écrivaine roumaine s’appelle Liliana Corobca, elle a joué aussi, il y avait toute une mise en scène autour de son texte et c’était magnifique. Je vais lui demander la traduction en allemand et m’essayer à comprendre (avec l’aide de google traduction). L’autre écrivain était allemand, il s’appelle Dirk Schulte. Jean-Baptiste Joly le directeur de l’akademie m’a ensuite raconté les deux nouvelles lues et c’était original, j’ai regretté de ne pas connaître cette langue. J’espère que ces deux écrivains seront un jour traduits en français. Quant à moi j’ai lu un court texte sur la mort, écrit il y a deux semaines. Une femme l’a lu en allemand et une traduction a été faite en anglais (par la géniale J. A.). J’étais terrifié devant le public. Mon coeur battait à toute vitesse. Je n’ai pas voulu lire caché derrière un bureau. Je me suis donc assis sur une chaise, face à un micro, tout près des spectateurs. Je me suis présenté en bafouillant. Je m’appelle Martin Page, Ich heisse Martin Page. Hallo. Puis quelques mots en français. Heureusement le garçon qui s’occupait de la mise en scène a allumé un projecteur au dessus de moi, pour m’éclairer aux yeux des spectateurs, et qui en m’aveuglant les a fait disparaître à mes propres yeux. Je me suis donc mis à lire. Le voix un peu tremblante au début, puis rapidement ça s’est mis à aller. C’est une drôle de chose la voix humaine, les modulations que l’on peut faire, les inflexions que l’on peut donner. J’ai « sousjoué » le texte. Il était assez frappant pour ne pas en rajouter. L’actrice qui l’a lu en allemand l’a très bien fait, mais elle a, à mon goût, surjoué, faisant des effets alors que le texte invitait à ne pas en faire. De douces réactions de la part de quelques spectateurs à la fin, de l’émotion. C’est un texte qui devrait paraître au sein d’un recueil ; la personne qui met en oeuvre le recueil chercher encore un éditeur. Ensuite soupe moldave préparée par Liliana. Cela ressemble assez à une soupe russe.

1 mars 2010

Contre choc


Je viens de terminer le Erasme de Stefan Zweig. J’aime beaucoup les biographies de Zweig (un ami me disait qu’il n’avait pas bonne réputation en Allemagne, qu’on le trouvait mièvre- je ne vois pas pourquoi). Je sais qu’il est censé ne pas s’être engagé. Peut être pas publiquement, mais on lit ce livre d’une façon particulière si on sait qu’il a été publié en 1934. Le lire aujourd’hui est troublant. Notre époque, notre monde a beaucoup de points communs avec la chrétienté de la Renaissance. Zweig nous parle de la naissance du protestantisme, de la colère du peuple face à la corruption institutionnalisée des indulgences (et plus généralement du clergé). Je me demande si un Martin Luther va surgir de notre époque. Ce n’était pas un tendre, le protestantisme a ses massacres. Mais cela vaudrait mieux qu’un Adolf Hitler. Jusqu’à quel point les gens vont supporter ce système ? Et quand ils réagiront qui l’emportera : les révoltes positives et humanistes ou des mouvements de haine fasciste ? Peut-être que d’ici là les politiques seront intervenus (ah ah).

On peut écouter un nouvel entretien avec Frédéric Lordon (économiste critique disons) ici (Là-bas si j’y suis, France Inter). Mercredi sort en salle l’adaptation de La Théorie du Choc de Naomi Klein (pas encore lu), ça risque d’être intéressant.

Je voulais terminer cette note par quelque chose de léger et joyeux, mais je ne trouve rien. Ah si : beau soleil aujourd’hui. Et puis il y a Calvin & Hobbes (que je découvre peu à peu et c’est génial) (un autre genre de protestantisme).

1 mars 2010

la sculpture du vivant


J’avais passé une bonne partie de la journée à prendre des notes sur G. B. Shaw, je devais écrire un texte sur le dramaturge irlandais. Il m’était sympathique (j’avais lu son Esquisse d’une autobiographie) : socialiste, féministe ; jusqu’au moment où je découvre qu’il est aussi eugéniste (dans le genre à parler de killing those unfit to live) et stalinien militant. Tu es décourageant George Bernard. Très décourageant. La vie est courte, je préfère lire et relire Mark Twain. Il y aurait une ironie à appliquer une sorte de sélection naturelle à ces écrivains eugénistes qui ont mal digéré Darwin (Shaw donc, Wells aussi) et qui voulaient éliminer les handicapés ou les stériliser (Churchill). Leurs tares à eux sont la bêtise et l’insensibilité, je crois qu’il n’y a pas d’autres solution que de les euthanasier (de ma bibliothèque).

Émission de France Culture sur La Sculpture du Vivant de Jean-Claude Ameisen. Un de mes essais préférés (traduits dans pas mal de langues).

Un papier de Paul Jorion ici et en allemand ici.

Clément (avec qui je suis en train de faire une bd) m’a fait découvrir Bastien Vivès qui, régulièrement, publie des strips sur son blog en plus de donner des nouvelles de l’avancement de son travail. Je trouve ça extra. Il est l’auteur de plusieurs albums, dont Le Goût du Chlore.

Mon stylo plume est tombé de mon bureau et s’est planté dans le plancher. La plume est à peine tordue.