18 mars 2010

Ces dernières semaines j’ai passé du temps à lire et à écrire sur Twain, de Quincey, Chesterton et Dostoïevski. Ce sont quatre écrivains apparemment très différents. C’est ce que je pensais avant de m’y plonger, de (re)lire leurs livres et d’étudier leur biographie. Maintenant je les vois comme une fratrie, tellement de choses les rapprochent. La plus importante est la diversité de leur œuvre. Ils ont tous écrits dans des genres différents, des formes différentes (articles, textes comiques, graves, récits). Ils sont tous les quatre mal compris et mal connus. La doxa ne retient d’eux qu’une part infime de leur œuvre et compose d’après cela un portrait partiel, qui les déforme.

Tout est fait pour nous assigner à un style : les lecteurs, la critique, se construisent l’image d’un artiste, et la plupart du temps il leur manque une grande souplesse pour accepter que cette image soit mouvante et complexe. Moins on varie, plus on est dans un semblant de continuité, mieux les choses se passent, mieux on est cerné. Il y a une prime à la paralysie volontaire : l’ankylose est la morale dominante. Ne demandons pas aux choses que l’on observe, et en particulier aux artistes, de s’adapter à notre myopie. Si nous n’y voyons pas clair, alors travaillons à accoutumer notre vision.

Les artistes travaillent avec la mauvaise compréhension que l’on a de leurs œuvres. Il s’agit de ruser. Non pas ruser pour se faire comprendre, mais ruser pour se servir de cette image que la majorité du public et des critiques a forcément (et qui correspond a une certaine vérité) : elle permet d’être connu et reconnu, maladroitement, sous le signe du malentendu ; mais elle offre l’opportunité économique de proposer d’autres œuvres qui seront, au sens propre comme au sens figuré, mal vues.

Ce quatre écrivains sont des modèles pour moi. Leur curiosité pour tous les sujets, la diversité des genres qu’ils abordent et la variété de leur style est une tentative d’unifier le monde. Il faut être touche-à-tout, l’éclectisme est une qualité encore peu défendue. Nous sommes élevés selon le principe de la monoculture (quand l’éducation et la culture suivent le chemin de l’agriculture industrielle), on nous dresse à devenir des spécialistes et à occuper une place bien délimitée. On peut faire le choix d’écrire sur tout et dans tous les styles. L’écriture, la littérature sont des arts récents et qui n’en finissent pas de commencer à être explorés.

  • 1. jd  |  18 mars 2010 à 14h50

    Martin,
    Il est vrai que l’éclectisme est une qualité peu défendue, mais quand on voit nos intellectuels médiatiques et éditorialistes avoir une opinion sur tout et se trompant presque autant de fois, la question de défendre l’éclectisme reste entière.
    Peut-être que Jacques Bouveresse a raison quand il dit que « Savoir vraiment, c’est savoir peu ».
    Je ne connais pas les autres écrivains, mais Dostoïevski sur la fin de sa vie avait des idées peu recommandables sur la supériorité du peuple russe et sur la religion (bien entendu, à mon avis).

    Sincères salutations,
    jd.

  • 2. Martin  |  18 mars 2010 à 15h43

    Bonjour Javed,
    Sans doute est-ce la nullité et l’arrogance de ces intellectuels médiatiques plutôt que leur éclectisme qui est en cause.
    Les dits et écrits de Foucault, ou les écrits corsaires de Pasolini (en fait toute son oeuvre écrite et ciné) montrent qu’on pouvait encore être brillamment éclectique il y a peu.
    La phrase de Bouveresse est intéressante.
    Avant même la fin de sa vie Dostoïevski avaient des opinions peu recommandables. Il était contre la démocratie par exemple. Mais cela s’explique ou au moins cela se comprend. Vu son enfance, vu sa vie, il est étonnant qu’il soit resté si humain, si sensible. Oui ce sont des délires à la fin sur la supériorité du peuple russe. Mais les délires protègent. Parfois on s’abandonne à des folies parce que la vie est trop douloureuse. Il y a d’autres solutions que la religion c’est vrai, mais je comprends qu’on puisse s’y précipiter. Au moins voilà une certitude, et c’est parfait : c’est une certitude qui est une fiction.
    bonne journée
    Martin

  • 3. jd  |  19 mars 2010 à 11h00

    Bonjour Martin,

    Je crois que le temps joue aussi contre l’éclectisme ;-): faut que je m’y mette aux écrits corsaires de Pasolini.

    Quelle coïncidence votre post d’aujourd’hui le kidnapping, je lisais justement hier un texte de Chateaubriand sur l’Impossibilité de durée dans les relations humaines : http://agora.qc.ca/thematiques/mort.nsf/Documents/La_proximite_de_la_mort_ou_la_finitude_de_la_vie–Impossibilite_de_duree_dan_les_relations_humaines_par_Francois-Rene_de_Chateaubriand

    Très bonne journée à vous,
    Javed.

  • 4. Martin  |  20 mars 2010 à 17h39

    Javed,
    C’est un beau texte. Je n’ai jamais lu Chateaubriand.
    Mais bien sûr ce réalisme pessimiste est une manière de rendre les armes, avec toutes les raisons du monde, et donc je ne suis pas de ce camp. Il y a une résignation dans « tous les jours sont des adieux ».
    Si vous ne connaissez pas je vous conseille la poésie d’Emily Dickinson, manière de mêler métaphysique sans lourdeur, à l’humour, et de ne pas faire plaisir en néant.
    Mais merci pour pour ce texte. :-)

  • 5. liza  |  21 mars 2010 à 17h02

    Me suis bc intéressée à Pasolini ces derniers temps, sa pensée magnifique est pleine de paradoxes, par exemple textes contre l’avortement alors qu’il est très proche d’intellectuelles féministes (Elsa Morante par exemple). Je ne sais pas si on tolérerait aujourd’hui chez un écrivain ce genre de paradoxes ou d’idées…
    Je ne pense pas que l’éclectisme s’oppose à la spécialisation, cela s’appellerait la souplesse de l’esprit, en même temps l’obsession est il me semble une grande qualité pour un artiste. Un des problèmes est de demander aux écrivains de représenter une voix éducative (l’écrivain-professeur), pareil pour le cinéma, c’est le catéchisme, et d’une certaine manière ça dilue les idées et « l’originalité », la force d’une pensée (qui peut nous heurter).

  • 6. Martin  |  21 mars 2010 à 20h23

    Salut Liza,
    Le dernier livre de Didi-Hiberman part d’une réflexion de pasolini.
    On m’a conseillé il y a longtemps Le rêve d’une chose, je ne l’ai pas encore lu (mais voilà l’occasion, et puis je rentre à Paris mardi, donc à moi les librairies !).
    Et il a écrit un article contre les cheveux longs, hé.

    Je n’ai pas pu poster sur ton blog : j’aime beaucoup Gil Scott-Heron ; un de ses livres est traduit (peut être plus mais je ne connais que celui là, à l’olivier).
    bonne soirée à toi

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