30 avril 2014

L’art de l’angoisse : chroniques


Toute la semaine des textes écrits par mes soins et lus par Gabriel Dufay, ici une sorte de défense de la dépression.

27 avril 2014

Service de presse


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24 avril 2014

les oeuvres des amis


Retour de Paris les mains pleines.livres-amis

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Merci Sandrine Bonini, Merwan, Franck Médioni, Clément Fabre et Hoochie Koochie Baby.

21 avril 2014

Service de presse


Demain, et ça va durer toute la journée, service de presse dans les bureaux du Seuil, exercice absurdo-français mais occasion de rencontrer l’attachée de presse et quelques membres d’équipage.

21 avril 2014

Quitter une maison d’édition


Les séparations ne sont jamais simples. Si elles ont eu lieu, c’est qu’elles étaient nécessaires. Trouvons-y des avantages : par exemple, c’est l’occasion de voir les personnalités se révéler : quel va être le discours sur ce départ ? De la part de l’auteur, de la part de l’éditeur. Une amie me racontait que l’éditeur quitté récemment racontait partout qu’elle était partie car elle refusait de travailler ses textes, elle refusait les conseils. Classique. Il faut que celui qui part soit coupable. Il faut qu’on justifie le départ, qu’on se dédouane. Soyons optimistes : les séparations ne coupent pas forcément les liens, et puis de nouvelles rencontres sont là.

J’ai quitté les éditions de l’Olivier parce qu’on m’a refusé un livre (c’est plus simple de partir dans ce cas-là, quand on se sent rejeté). Pour des raisons qui demeurent mystérieuses. Il y a quelque chose qui a heurté, manifestement. On y verra plus clair dans quelques années. Ce livre est un essai sur l’écriture et la condition d’écrivain, il sort dans quelques jours : Manuel d’écriture et de survie. Mon prochain roman ne sera donc pas aux éditions de l’Olivier, je l’ai promis à ma nouvelle maison d’édition. J’étais bien à l’Olivier, il y a des gens biens qui y travaillent, et c’est une maison qui n’est pas dans la surproduction, les éditeurs bossent vraiment et aiment leur métier. Il y avait un attachement. Je ne suis pas triste, non, mais un peu mélancolique. Les choses pourraient se passer différemment. Souvent je ne comprends pas pourquoi une maison (un éditeur) refuse le manuscrit d’un écrivain qu’elle suit depuis des années. Dans les cas que je connais, ça n’a pas de sens (je pense à Hubert Mingarelli, par exemple). Et puis, parfois ce sont les éditeurs qui partent, comme Alix. Mais au final, rien de grave. Au contraire, les choses s’éclaircissent.

Un écrivain ne peut pas faire son deuil d’un livre écrit. Il se battra pour le faire publier. Un refus, c’est le signe que quelque chose dans la relation ne va pas. Alors partir est nécessaire. C’est un voyage et c’est forcément mouvementé au début.

Je me pose aux éditions du Seuil. Mon éditeur s’appelle Frédéric Mora et j’espère rester un moment dans cette maison. J’aime l’idée de collectif, de liens noués, et d’aventure pérenne. Mais avec le temps, un écrivain comprend que ces choses-là ne dépendent pas uniquement de lui. On verra.

20 avril 2014

Je pleure pour ne plus être malheureuse (une histoire de vampires)


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Je pleure pour ne plus être malheureuse

version pdf ici : je-pleure-pour-ne-plus-etre-malheureuse-une-histoire-de-vampires

Martin Page

(cette histoire est issue du livre collectif Bienvenue en Transylvanie, éditions du Seuil).

Jusqu’à l’âge de six ans, Astrid avait eu les yeux verts émeraude, ce qui déclenchait chez les adultes et les autres enfants des nuées d’exclamations admiratives. Quand le vert, éclatant jusqu’à une certaine iridescence, disparut, on arrêta de sourire à Astrid. Ses yeux désormais vert pâle ne suscitèrent plus aucun commentaire. Elle était entrée dans le monde réel. Elle apprit à regarder ailleurs, et ses pensées prirent la même direction. L’espèce humaine perdit beaucoup de son intérêt.
La fin du mois de septembre chassait les dernières traces de chaleur, les feuilles des arbres devenaient brunes. On respirait mieux. Après le relâchement de l’été, le rythme du travail avait repris. Astrid se tenait derrière la porte de son bureau d’un bâtiment de l’université Pierre et Marie Curie, attentive au moindre bruit. Elle attendait toujours que ses collègues, les étudiants et les employés, sortent du bâtiment pour elle-même se glisser hors de son bureau du troisième étage. Elle voulait éviter de croiser qui que ce soit. Quand le silence fut total, elle quitta sa cachette. Elle salua la concierge qui enlevait des feuilles sur le panneau d’information. Une fois dans la rue, la nuit la recouvrit. C’était doux et rassurant comme un manteau.
Astrid marchait lentement, la tête baissée. Elle jeta un coup d’oeil aux voitures, aux restaurants illuminés, aux passants, à la vie d’un soir d’automne dans une grande ville. Ses cheveux bruns et mi-longs étaient retenus par des barrettes en forme de libellule (depuis l’enfance elle affectionnait les barrettes qui ressemblaient à des insectes).
Elle préparait un doctorat de biologie. Si tout allait bien, elle serait chercheuse dans le laboratoire où elle travaillait aujourd’hui. Elle ne savait pas si elle était devenue brillante à cause de son incapacité à se socialiser ou parce qu’elle avait vraiment du talent. Sa plus grande qualité était d’avoir du mal à se connecter aux autres.
Un homme siffla à son passage. Elle pensa à ces poissons que l’on dresse à bouger leurs nageoires dès qu’on leur présente un morceau de plastique coloré. Même mal élevés, les gens sont toujours très bien éduqués.
Elle jeta un discret coup d’oeil derrière son épaule au moment de composer le code d’entrée de son immeuble. Souvent il lui semblait être suivie. Elle sentait des ondes de violence et de cruauté, comme si un sixième sens la prévenait d’un danger éventuel. Elle prenait toujours d’infinies précautions avant de rentrer chez elle. Elle monta les trois étages, ouvrit la porte et mit la chaîne de sûreté. Disques et livres peuplaient l’appartement comme autant de petits animaux. Ce n’était pas un zoo, mais une réserve naturelle. Astrid ouvrit le frigo et se servit un verre de vin rouge d’une bouteille déjà entamée. La pénombre et le silence de l’appartement la rassuraient (les bars bruyants et les fêtes l’effrayaient). Elle s’assit dans le canapé, détacha ses barrettes, et pleura. Elle se sentait mal depuis des années, et elle ne s’y était jamais habituée.
Pendant un temps, le bénévolat lui avait semblé une solution. Elle avait espéré devenir humaine en faisant de l’humanitaire. Elle avait servi des repas aux Restos du Coeur. Rapidement elle avait compris qu’elle se faisait plus de bien à elle-même qu’aux autres. Ça l’avait fait vomir, littéralement : elle avait rendu le contenu de son estomac dans la poubelle du vestiaire de l’association.
Régulièrement, elle perdait connaissance. Elle avait placé des coussins tout autour de son bureau pour ne pas se blesser en cas d’évanouissement soudain. Elle ne déjeunait pas avec ses collègues à la cantine, elle restait au labo à manger son sandwich en le déchirant en petits morceaux. Elle n’était pas misanthrope. Simplement, elle trouvait que les êtres de fiction faisaient de bien meilleurs êtres humains que les hommes et les femmes qu’elle rencontrait. Et ils avaient les mains plus chaudes.
Elle aimait l’ombre et la nuit, car elle avait besoin de cachettes.
Astrid ne savait pas quoi faire de sa vie. Bien sûr, elle serait chercheuse. Elle voulait faire avancer la science. Pas pour sauver des vies. Mais pour donner une belle raison à son asocialité. L’ambition était pour elle un moyen de s’éloigner encore davantage des êtres humains.
Elle savait que c’était elle le problème. Toute la société, tous les magazines le disaient : si elle allait mal c’était de sa faute. De toute façon, si c’était le monde, il était bien évident qu’elle ne pourrait pas le soigner (il n’y avait pas de seringue assez grosse pour ça).
Elle avait vingt-quatre ans et elle n’était jamais sortie avec un garçon. L’idée d’avoir une vie sentimentale lui plaisait mais elle se demandait si ça ne risquait pas de lui causer un choc anaphylactique. Elle restait prudente.
Elle avait tenté l’hypnose (résultat : rêves de lévitation), la sophrologie (elle n’entendait plus son réveil sonner), la médecine chinoise (sa peau était devenue légèrement transparente). Elle avait tenté des vacances au soleil et ça avait été pire que tout. Il était temps d’aller voir un psy.
Il y a quelque temps un autre problème était apparu. Ça avait commencé deux semaines plus tôt, un matin. La fraîcheur rendait toute sortie de sous la couette difficile. Elle s’était réveillée la bouche poisseuse : ses dents avaient entaillé l’intérieur de sa joue. Ça lui arriva plusieurs fois. Son médecin fit le diagnostic sans se lever de son siège : c’était du bruxisme. Elle serrait les dents la nuit. Signe manifeste d’angoisse. Le dentiste lui avait fait une gouttière, une sorte de dentier en plastique à porter la nuit. Oui, il était temps d’aller parler à un psy.
On ne peut pas passer une soirée à pleurer, pensa Astrid en essuyant ses larmes. Elle se leva et vida son verre de vin dans l’évier. Pleurer était d’ailleurs le moyen qu’elle avait trouvé pour passer à autre chose (à un collègue qui l’avait vue en larmes à son bureau un soir, et qui lui avait demandé pourquoi elle pleurait, elle avait répondu : “pour ne plus être malheureuse, je pleure pour ne plus être malheureuse”). Elle prit son ukulélé en koa et joua trois joyeuses et mélancoliques chansons de Kimya Dawson. Elle posa son instrument et s’assit devant son ordinateur. Elle appuya sur une touche pour le sortir de sa veille.
Dans le moteur de recherche, elle tapa les mots qui la définissaient. Elle était : seule, timide, maladroite, elle riait facilement, elle se trouvait souvent ridicule, elle avait peur des autres. Elle regarda son reflet dans l’écran de l’ordinateur : elle était pâle. Et puis elle avait un petit défaut de prononciation. Elle accentuait ses mots de façon étrange. La plupart des gens pensait qu’elle avait un accent, et trouvait ça si charmant, mais Astrid n’avait aucune origine étrangère (ses parents non plus, ils vivaient dans une petite ville de Loire-Atlantique, et c’était les êtres les plus normaux du monde). Elle avait consulté de nombreux orthophonistes, fait des exercices de diction, mais sa prononciation ne changeait pas.
Elle cliqua sur la touche rechercher.
Quelques millisecondes, et : rien. Google ne donna que des liens vers des forums de discussion. Le diagnostic n’était pas évident.
Un jour, après un de ses évanouissements, une stagiaire du labo lui avait noté le numéro d’une psy. Elle déplia le papier froissé. Il était trop tard pour appeler. Mais si elle ne le faisait pas ce soir, elle risquait de ne jamais le faire. Elle composa le numéro. Répondeur. Elle laissa ses coordonnées.
Elle passa le reste de la soirée à préparer un repas (un steak saignant de trois centimètres d’épaisseur et des lentilles au cumin), à la lire (Johnny Panic et la Bible des Rêves, de Sylvia Plath) et à faire des exercices de relaxation. Elle n’avait pas sommeil. Elle ouvrit la fenêtre et regarda la ville. Des silhouettes qui bougeaient, des voitures. En fait, ce n’était pas qu’elle se sentait mal dans ce monde, simplement elle ne se sentait pas concernée.
Le docteur Poderio la rappela le lendemain. À sa voix fluide et spirituelle, elle devina une femme d’une trentaine d’années. Elle lui donna rendez-vous une semaine plus tard. Les jours suivants furent comme pris dans le brouillard. L’automne lançait des tempêtes de feuilles mortes, la température baissa encore. Quand enfin Astrid arriva devant l’immeuble qui abritait le cabinet (la nuit et la brume en cachaient le sommet), elle sourit. Tout allait changer.
La salle d’attente était déserte. Le bois sombre des murs donnait de la chaleur à la pièce en même temps qu’un aspect lugubre. Il n’y avait pas de magazines, pas de tableaux aux murs. Sur la table basse, un cendrier. Une fine couche de poussière indiquait que personne ne s’en était servi depuis longtemps. Astrid frissonna. Il n’y avait pas de chauffage. Elle souffla sur ses doigts. Brusquement, elle arrêta. Il lui avait semblé entendre un bruit. Elle retint sa respiration et tendit l’oreille. Il y avait comme des coups étouffés donnés contre une paroi métallique. Ça résonnait jusque dans les murs. Astrid imagina un rat coincé dans les canalisations.
La porte s’ouvrit. Une petite femme apparut. Elle devait bien avoir soixante ans. Son âge ne correspondait pas à la voix qu’Astrid avait entendue au téléphone. Ses cheveux blancs descendaient sur ses épaules.
– Docteur Poderio ?
La femme plissa les lèvres en un sourire bizarre et tendit la main vers un des deux fauteuils. La pièce accueillait également un bureau, une bibliothèque, un divan. Sur le bureau, une théière verte laquée et deux petites tasses en céladon. Les fauteuils avaient un haut dossier et étaient couverts de velours rouge sombre. La femme s’installa dans le siège côté bureau. Astrid s’assit face à elle et serra fermement ses mains sur les bords du siège.
– Je suis la remplaçante du docteur Poderio.
Astrid réfléchit un instant. N’était-ce pas bizarre de commencer une thérapie avec une remplaçante ?
– Le docteur Poderio sera absente longtemps ?
La femme ne semblait pas vouloir répondre. Ses yeux mi-clos donnaient une impression de demi-veille, comme un alligator immobile prêt à fondre sur sa proie. Astrid sentit un poids sur sa poitrine. Elle avala sa salive avec difficulté. Il était hors de question de renoncer. Mais comment commencer ? Devait-elle dire les choses une à une ? Ou tout déballer dans un élan logorrhéique ? Elle fit le choix d’y aller pas à pas :
– Je veux aller mieux, dit-elle d’une voix ferme.
La femme ajusta ses lunettes et sourit avec bienveillance, faisant apparaître de petites dents un peu jaune.
– Ah oui ? Et pourquoi ?
– Pour être heureuse.
– Pour être heureuse comme ?
Astrid ne sut pas quoi dire. La femme l’encouragea d’un signe de la main.
– Comme tout le monde ? tenta Astrid.
– Mais vous n’êtes pas tout le monde.
– Je veux être heureuse comme une femme de vingt-quatre ans, dit Astrid, comme si elle était candidate à un jeu télévisé.
Elle voulait donner la réponse qu’on attendait d’elle. Que la vie attendait d’elle.
– Si vous n’étiez qu’une femme de vingt-quatre ans, devenir heureuse serait confortablement compliqué. La difficulté tient à ce fait : l’évidence de votre bonheur est un déchirement.
Astrid cligna des yeux. Elle ne pensait pas qu’un psy parlerait autant. Et elle n’était pas certaine de bien comprendre.
La femme enchaîna :
– Si vous étiez plus précise ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
Alors Astrid déballa tout. Sa phobie sociale, sa solitude, son incapacité à se lier. Quand elle parla de ces fois où, la nuit, elle s’était mordu la joue et les lèvres et l’obligation qu’elle avait maintenant de porter une gouttière, la femme eut les yeux qui brillèrent. Elle avança son torse en avant et il y eut comme un sifflement dans sa gorge.
– Ouvrez la bouche.
Elle avait parlé avec autorité. Astrid s’exécuta. Sans se lever, la femme regarda. Elle fit un geste pour qu’Astrid referme la bouche.
– Continuez.
Astrid parla de sa peur d’être agressée. Elle ressentait la violence dans sa chair. Tout le temps. C’était éprouvant. Elle ne pouvait jamais être détendue.
– Et vous pensez que c’est irrationnel ? demanda la femme.
– Oui la ville est sûre, je vis dans un quartier tranquille.
– Et si c’était rationnel au contraire ? Et si vous aviez peur de cette violence parce qu’elle est là ?
– La ville est sûre… répéta Astrid.
– Je pense que vous n’avez pas peur d’être agressée…
C’était une phrase non pas assénée, mais dite avec tendresse.
– …mais d’agresser les autres.
Astrid sentait la situation lui échapper. Elle eut un petit rire. Agresser des gens ? Elle ? C’était ridicule.

La femme se leva et remplit les deux tasses sur le bureau. Le liquide qui coulait de la théière avait une teinte orangée. Elle était rassurée. Astrid ne comprenait pas ce qui était en train de se passer, mais elle semblait réceptive. Quelque chose en elle la poussait à aller au-delà de ses préjugés, quelque chose en elle qui savait qu’elle était différente à un point qu’elle n’imaginait pas. Le travail de la femme consistait à la conduire vers la vérité. Pas à pas. Et parfois en la brusquant. Il y avait un léger calmant dans le thé qui abaisserait les barrières encore dressées en elle.
La réalité est un matériau qui se travaille. Quand Astrid avait tapé les mots qui la définissaient dans le moteur de recherche, une alerte s’était déclenchée dans le bureau de l’Association. Une enquête avait été menée et on avait vite compris qu’elle était une Alliée.
La femme qui faisait face à Astrid n’était pas le docteur Poderio. Elle s’appelait Angela Hiver. Quand il s’agissait de révéler leur véritable nature aux vampires, elle était la meilleure. La mise en scène dans un cabinet de psy était un classique. Tous les vampires, tant qu’ils ignoraient leur appartenance à l’espèce, avaient des problèmes psychologiques, des phobies et des angoisses. Pourquoi certains êtres humains, au moment de l’adolescence, devenaient des vampires ? Personne n’en savait rien.
Le téléphone d’Astrid avait été mis sur écoute. Angela Hiver avait pris rendez-vous avec le docteur Poderio deux heures avant la jeune femme. Elle l’avait endormie avec une fléchette soporifique, et enfermée dans le placard du bureau.
Bientôt, elle dira à Astrid : “Vous devrez tuer des gens. En tout cas les mordre. Avec de l’entraînement, on apprend à s’arrêter à temps. Mais les premières fois, vous ne pourrez pas vous empêcher de boire tout leur sang. Nous vous éduquerons. Je vais vous apprendre que boire le sang des hommes est une manière de participer à l’humanité. Vous avez davantage besoin de boire le sang d’un psy que de lui parler.”
Angela Hiver posa la tasse dans la main tendue d’Astrid. Celle-ci commença à boire.

– Croyez-vous aux vampires ? demanda Angela Hiver.
Astrid releva la tête de sa tasse. Ses lèvres étaient un peu brillantes. Dans ses yeux, il y avait un abandon nouveau.
– Les vampires n’existent pas, dit Astrid très vite.
– En effet, et il est important que nous continuions à ne pas exister.
Angela Hiver pensa à tous ces mythes délirants (peur des crucifix, dégoût de l’ail, invisibilité dans les miroirs, vie éternelle, impossibilité de supporter la lumière du soleil) qui encombraient sans doute l’esprit d’Astrid, et qu’elle devrait abandonner. La monstruosité des vampires est dans leur extrême ressemblance avec les hommes. Elle lui parlera des vertus de certains sangs. De l’importance du choix des proies et du respect à avoir pour elles. Elle lui apprendra les bonnes manières et l’éthique. Et surtout elle lui révèlera le véritable secret, le scandaleux secret : une vie est possible.

Astrid ne sut pas si elle devait sourire ou s’enfuir. Étrangement elle se sentait bien ici. Elle n’avait plus froid. Pour la première fois depuis longtemps, elle avait l’impression d’être en sécurité.

19 avril 2014

portrait dans Livres Hebdo


Par Sean James Rose. Cliquez ici : articlelivreshebdo.

14 avril 2014

Merde


Je viens d’apprendre la mort de Pierre Autin-Grenier. Je pense à lui, à notre rencontre il y a quelques années. Je pense à ses livres qui sont là, je pense à lui qui est là.

14 avril 2014

Les livres d’une amis, des connaissances et des rencontres


Je suis en pleine lecture de Le Russe aime les bouleaux, d’Olga Grajasnowa, et c’est un excellent roman.

J’ai croisé Milena Michiko Flasar à Grenoble dont j’ai lu La Cravate, aux éditions de l’Olivier, je vous le conseille.

Et si vous désirez offrir un livre sur la mort à vos enfants ou à vos amis : Bigoudi de Delphine Perret et de Sébastien Mourrain est un beau cadeau sensible. Aux belles éditions Les fourmis rouges.

Enfin je viens de terminer un très bon roman : Buvard, de Julia Kerninon (je précise : ce n’est pas une amie, nous participons à l’émission d’Augustin Trapenard le 29 avril sur France Culture). Le sujet est classique, et finalement pas mal de choses le sont dans ce livre (mes réserves). Mais l’invention se trouve dans les phrases et dans les idées, dans l’expression d’une sensibilité mêlée d’imagination et d’une intelligence véloce. C’est un excellent livre.


14 avril 2014

Grenoble


J’étais à Grenoble ce week end pour le Printemps du Livre (avec Thomas B. Reverdy, Delphine Perret, et bien d’autres chouettes camarades). Rencontres dans des classes (merci aux professeurs et aux élèves, merci aux bibliothécaires), rencontre avec le public et débat, et les inévitables crises d’angoisse lors des rassemblements. Un grand salut à César de la librairie jeunesse, et à toute l’équipe organisatrice. C’était un salon de rêve.

5 avril 2014

Manuel d’écriture et de survie


Mon nouveau livre, Manuel d’écriture et de survie, sort le 2 mai aux éditions du Seuil. Il faudra un jour que je raconte l’histoire de l’écriture et de la publication de ce livre. Ce fut très chaotique. La première version date d’il y a plus d’un an, je suis donc soulagé de cette sortie prochaine. En quelques mots : c’est un livre à la Lettre à un jeune poète de Rilke (ou Letters to a young illustrator, de Blechman), la filiation est claire. Ce sont mes lettres échangées avec une jeune écrivaine. Je lui donne des conseils (et je me donne des conseils, comme je bénéficie de ce qu’elle me dit) concernant l’écriture et la publication, mais surtout je lui parle de la vie d’un écrivain aujourd’hui. C’est une manière de revenir sur ces treize dernières années, depuis la publication de mon premier roman, de faire le point, de dire ce que j’ai aimé et moins aimé, ce qui m’a posé problème et de parler des belles rencontres.

Voilà la présentation de l’éditeur :

« Dans ce livre, Martin Page répond aux interrogations d’une jeune écrivaine. Elle s’appelle Daria, elle veut écrire un roman. Au fil de leurs échanges, par lettres et emails, il lui donne des conseils d’écriture, mais surtout il esquisse des moyens de se débrouiller avec le monde, avec le milieu littéraire, avec ses propres névroses et fragilités. C’est d’abord un livre sur la réalité des écrivains d’aujourd’hui : l’envoi d’un manuscrit, les rapports avec les éditeurs, et avec les autres auteurs, l’argent, la maladie… »

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3 avril 2014

Rencontrer Nathalie Kosciusko-Morizet, et en sortir quelque chose


Il y a un peu plus d’un an, le journal Libération me demandait de faire le portrait de Nathalie Kosciusko-Morizet, candidate de droite à la mairie de Paris. Voici le texte écrit après la rencontre :

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Nathalie Kosciusko-Morizet, par Martin Page

Sur le chemin du Bourbon, notre lieu de rendez-vous, je pense à ce que disait George Orwell à propos de «ces députés travaillistes qui sont perdus à tout jamais pour la cause du parti, une fois qu’ils se sont fait taper sur l’épaule par un duc». Quand on est amené à fréquenter des lieux confortables, il faut veiller à conserver son inconfort. Il n’y a pas de corruption ni de compromission brutale, juste un glissement progressif.

La décoration est sobre, le seul vrai effort a été fait sur le prix des consommations : pas besoin de vigile, le jus de fruit est à 7 euros. Ici, tout le monde a l’air de se connaître.

Je suis en avance. Je lis mes notes. Réglons déjà un problème : je ne vais pas écrire NKM à la place de Nathalie Kosciusko-Morizet. Cette réduction aux initiales n’est pas innocente. On dira : c’est pour simplifier, son nom est compliqué. J’y vois surtout une manière de l’institutionnaliser, de la faire devenir une marque, aux côtés d’autres sigles, ONU, BMW, Cnam. C’est musical, et il y a ce «M» final qui sonne comme «aime». Commençons par appeler les gens par leur nom pour peu à peu appeler les choses par leur nom.

Nathalie Kosciusko-Morizet arrive. Nous parlons. Journaliste est un métier périlleux. Garder son indépendance demande un constant travail sur soi-même. Et on a ce pouvoir terrible : j’ai tous les ingrédients pour faire un portrait assassin ou laudateur. L’objectivité est impossible, tentons d’être juste.

Rencontrer quelqu’un n’est pas rien. J’ai envie de comprendre (la contamination empathique opère à merveille), l’autre est là, animé de toutes les bonnes raisons du monde, soutenu par son histoire et sa sincérité. Mais Nathalie Kosciusko-Morizet est une femme politique dont les actes et les mots auront des effets sur le réel, et le réel est un endroit où j’habite ainsi que pas mal de mes amis. Derrière les sourires, il y a des enjeux.

C’est la première fois que je parle à un membre du personnel politique. Moi qui suis une catastrophe sociale, je me retrouve face à une experte de la communication. J’ai déjà beaucoup lu sur ses actions et sa pensée, ce matin je suis là pour observer comment Nathalie Kosciusko-Morizet se sert du langage. Les politiques ont ceci de commun avec les écrivains qu’ils ont un problème avec le langage. La différence étant que les écrivains essayent de résoudre ce problème, alors que les politiques en font le socle de leur existence.

Nathalie Kosciusko-Morizet répond à mes questions en prenant le large. Elle est pleine d’énergie. Je l’interroge sur son livre-programme, Tu viens ? Résumons-le en quelques mots : Nathalie Kosciusko-Morizet est féministe, écologiste, contre le capitalisme financier et le consumérisme. Après l’avoir lu je suis resté prostré dans un état d’incrédulité. J’ai fait la chose qui me semblait logique : j’ai appelé l’UMP, le vaisseau mère. La standardiste m’a passé une conseillère politique. J’ai dit : «Je suis perdu. C’est quoi être de droite en fait ?» Elle n’a rien voulu me dire. Définir est dangereux.

Le pouvoir magique de Nathalie Kosciusko-Morizet consiste à reprendre des codes progressistes et radicaux, et à détruire leurs effets dans un second temps. Elle est pour les Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) et contre l’élevage de poulets en batterie, elle écrit «nous nous sommes perdus dans la quantité et l’accumulation», mais on ne la voit pas se battre contre le productivisme et la surconsommation, ni contre les géants de l’agriculture et des pesticides.

On peut appeler ça de la timidité ou de la stratégie, c’est selon. Nathalie Kosciusko-Morizet est intelligente et habile. Ainsi elle est contre le Front national, mais elle pense que «les mouvements fascistes et nazis ont été portés par de nombreux cadres issus puis exclus de partis socialistes», autrement dit c’est un problème de sociaux-démocrates, pas de droite. Elle a fait partie d’un exécutif aux côtés de Brice Hortefeux et Patrick Buisson sans jamais protester. Elle n’a pas condamné le «délit de solidarité» qui réprimait l’aide aux sans-papiers. Quand elle revendique Thoreau et sa désobéissance civile, elle le contorsionne et le range du côté de la légalité : «La désobéissance civile est un consentement à la loi.» Ah ? Je l’interroge. Elle perd pied sur Thoreau, alors elle bifurque sur Antigone. Il n’est pas nécessaire d’aborder le Plaidoyer pour John Brown, tueur d’esclavagistes (un des modèles du Django Unchained de Tarantino). Thoreau lui échappe définitivement, Guizot apparaît plus en phase avec sa reprise du «Travailler plus pour gagner plus».

Nathalie Kosciusko-Morizet est une digne héritière de Sarkozy et de ses citations de Jaurès. Le Parti socialiste ne devrait pas être outré, lui-même pille Milton Friedman depuis 1984. A droite quand on vole à la gauche, c’est pour de faux, tandis qu’au Parti socialiste, quand on s’approprie les idées de droite, on le fait avec application.

Nathalie Kosciusko-Morizet va plus loin : elle avoue un goût pour «les slogans rouges et alters : ceux qui appellent aux changements, au réveil brutal des opprimés, à la fin du règne du profit : « Le monde n’est pas une marchandise » ; « Nos vies valent plus que leurs profits ».»

Je me suis posé la question de la schizophrénie. En réalité, Nathalie Kosciusko-Morizet est une enfant de son époque : elle est tout. Elle cite l’écologiste Lester Brown, Besancenot et Edgar Morin, et elle admire Thatcher et Sarkozy. Elle coupe, elle colle, c’est une DJ de la politique, les idées sont des sons, on compose quelque chose qui séduira. Elle appartient à un temps où Eric Besson et Bernard Kouchner passent du PS à l’UMP (tout comme son propre mari). Cette confusion générale n’est qu’apparente : un monde s’installe.

Nathalie Kosciusko-Morizet laisse entendre que le clivage gauche-droite est dépassé. Elle appelle ça la transversalité. Cette fausse complexité semble se défier des dogmes, mais elle dissimule une vision du monde traditionnellement bourgeoise. Ça marche, d’ailleurs. Ça séduit. Nathalie Kosciusko-Morizet plaît à des gens qui s’imaginent de gauche, mais pour qui le peuple et la pauvreté sont des abstractions. Ceux qui ont travaillé avec elle louent son professionnalisme et sa connaissance des dossiers, on la dit sincèrement passionnée par le numérique et l’environnement. Tant pis si les associations écologistes disent que le Grenelle de l’environnement n’a pas mené à grand-chose.

Nathalie Kosciusko-Morizet est pragmatique : elle a intériorisé que le pouvoir se trouve dans les multinationales, les groupes de pression et l’Europe. Le politique est un gestionnaire, il essaye poliment de faire avancer ses idées les moins iconoclastes tout en les habillant de mots importants. Les grandes idées sont devenues des parures.

Martin Page

Photo : Audoin Desforges