14 février 2010

Je suis arrivé en Allemagne ; je retrouve le calme, le silence, mes journées de travail sans interruption. Ces quinze jours à Paris ont été riches et éprouvants : journalistes, visite à une amie opérée d’un cancer à Curie (hello Anne F.), concert de musique baroque à l’auditorium du Louvre (merci toxica), pas mal de rendez-vous, mes amis. Alix, mon éditrice aux éditions de l’Olivier, a lu les histoires pour le livre que je suis en train de faire avec Quentin Faucompré, et tout va bien. Il ne manque plus qu’une histoire à écrire.

Emission délirante sur arte (visible sur le net) : « huit journalistes en colère ». Le conformisme et le cynisme se portent bien. La différence entre la Pravda soviétique et la quasi-totalité de la presse française c’est la polyphonie de celle-ci. C’est une différence acoustique. Si Axel Ganz pense qu’internet est le mal incarné cela renforce ma conviction que c’est ici que se disent les choses les plus intéressantes et les plus libres.

Je viens d’écouter un entretien avec Malalaï Joya, députée afghane (à écouter sur le site Là-bas.org). Députée exclue de l’assemblée. Je vous conseille d’écouter ça.

Une amie vient de me dire que j’étais un petit peu misogyne, je n’ai pas exactement compris pourquoi. Je suis un peu vexé. Mais elle doit avoir raison (j’ai de grandes capacités à la culpabilité) (elle me disait aussi qu’il était socialement admis d’être misogyne, que ça pouvait même être cool ; elle trouvait ça indéfendable, et elle a raison : on laisse passer trop de choses, des choses qui ne sont pas anodines).

Je me suis remis à écrire au stylo plume ; et je découvre le plaisir de manier cet outil, l’encre et ses nuances sur mon cahier, les flacons d’encre. J’en avais assez de jeter mes stylos usagés. Je veux m’attacher, je veux des choses solides. On ne peut pas passer son existence à se débarrasser de tout sans que notre âme n’en soit changé. Les monuments de notre époque sont des décharges.

J’aimerais bien être celui qui invente les noms des encres J. Herbin ou Noodler’s. Ce serait un chouette métier.

Article sur Chesterton terminé. Il a l’image d’un auteur brillant mais aussi d’au auteur catholique et réactionnaire. Il ne faut pas le laisser à la droite et aux catholiques ; ils le servent mal, on est pas loin du kidnapping. Je suis pour une collectivisation de Chesterton. Il est pour tout le monde. Une citation : « Ma première et ma dernière philosophie (en laquelle je crois avec une certitude inébranlable), je l’ai apprise dans mon enfance. Les choses que je croyais alors, les choses auxquelles je crois aujourd’hui, sont ce que l’on appelle des contes de fées. Ce sont des choses parfaitement raisonnables. Ce ne sont pas des fantaisies. » Plus loin il écrit : « L’arbre donne des fruits car il est MAGIQUE. La rivière coule de la montagne car elle est MAGIQUE ». Comment ne pas aimer cet homme ?

Il y a de grands poètes vivants. Jean-Claude Pirotte est là, pas loin, il écrit et publie. Il faut lire sa chronique dans Lire. Et ses poèmes. Nous nous écrivons depuis deux ans ; à chaque fois il fait une aquarelle sur l’enveloppe, ou au moins un dessin. Cela me touche infiniment. Je connais peu de personnes si généreuses et si élégantes. J’ai conscience de vivre quelque chose d’unique. Souvent on s’en rend compte après, quand le temps est passé, on comprend que l’on a été en contact avec la douceur et le génie, trop tard. Nous sommes entourés de gens de talent, de grands artistes. Mais, chez l’amateur d’art il y a un charognard qui attend la mort pour être capable de goûter quoi que ce soit. Il faut s’entraîner, se réveiller, c’est un travail : voir la beauté et l’originalité accessibles, si proches qu’on les ignore. Il faut lire Pirotte. Ce monde est dur et tout le monde semble faire un concours pour être le plus intransigeant, le plus réaliste. Un peu de douceur, par pitié, de gentillesse  ; c’est une autre façon de regarder.

Après un café avec le dessinatrice Sandrine Bonini (nous avons un livre en projet), je voulais aller boire un thé chez T’cha, rue du pont de Lodi ; mais à 11h il n’était pas encore l’heure des dégustations. Alors, une camarade dessinatrice et moi nous avons bien été obligé de nous rabattre sur (brrr!) Mariage Frères (pour ceux qui ne connaissent pas : une sorte de pâtisserie salon de thé, un genre de Ladurée ; il est plus sage d’y aller pour le décor et l’ambiance que pour le thé). C’est agréable, parfumé, calme, bourgeois ; on nous sert le thé déjà infusé dans des théières immenses (une chacun). Je ne connais pas les thés indiens j’ai donc commandé un darjeeling qui m’a semblé correct (il avait un nom bizarre comme « Montagne sacrée verte et bleue mangée par une hirondelle »). Nous avons beaucoup parlé de la franchise, de la douceur en amitié, et de la capacité de se réjouir. Nous étions d’accord : l’amitié est une chose précieuse, qui mérite d’être pensée. Et qui ne l’est quasiment jamais.

Dès le départ je n’ai pas su comment faire avec facebook. Je prends ça comme une sorte d’annuaire. Bien sûr je ne connais pas la plupart de ceux qui y sont mes amis ; mais je ne me vois pas refuser quelqu’un qui me demande d’être son « ami » facebook. Cela me rappellerait trop la cour de récréation.

Histoire bizarre concernant une jeune écrivaine allemande nommée Helene Hegemann à propos d’une nouvelle que j’ai écrite il y a des années et qui a été traduite et publié par Wagenbach Verlag (ensuite adapté pour l’écran par un metteur en scène allemand, Benjamin Teske). Il y a du brouhaha, mais le brouhaha ne dit rien, je ne connais pas cette fille, difficile de juger, mais j’aimerais en savoir plus ; si quelqu’un a le texte qu’elle a publié dans Vice magazin, cela m’intéresserait (danke).

Je réécoute beaucoup Belle & Sebastian. Waaaa.

  • 1. toxicavengeresse  |  15 février 2010 à 18h52

    http://www.viceland.com/germany/v5n12/htdocs/die-spiegelung-254.php

    (non?)

  • 2. Martin  |  16 février 2010 à 13h27

    Merci pour le lien Toxica.

  • 3. serge ANSELME  |  16 février 2010 à 21h59

    J’aime aussi Pirotte, voici un texte paru dans une revue publié en Isère « Arpentages » regards, littératures, poésie ; j’ai commis ce petit texte sur quatre « amis »

    Les quatre barbus

    Il m’arrive certains matins, entre le breuvage des hauts plateaux éthiopiens et la pâte dentifrice, d’abandonner mon Pessoa quotidien pour quelques lignes de Pierre Autin-Grenier. Bien sûr l’incrédule qui, malgré le moka, sommeille encore en moi s’interroge un instant. A quoi bon délaisser l’intranquilité pour une éternité inutile ? Pourquoi dédaigner, temporairement il est vrai, un grand cru millésimé au profit d’un vin de terroir même de qualité supérieure ? Et bien c’est là que le cinquantenaire pas encore vieux con mais déjà sur les rails peut afficher sans passion quelques certitudes qui ne passeront pas forcement la matinée ni ne convaincront les adeptes de modernité à tous crins. En écriture les grands crus ayant franchi les siècles ne s’éventent ni ne madérisent. Parfois ils n’évoluent plus, mais au moins est-on certain de les retrouver là où on les a laissés. Quant au terroir pour peu qu’on y ait trempé quelques racines personnelles, il a des saveurs égoïstes dont il ne faut pas priver le quidam qui sait que tout cela ne durera pas. Et s’il faut s’y coller tôt dans la journée c’est que l’Autin-Grenier n’est pas filtré. Aussi ne se prend-il pas entre chien et loup ou alors avec force fillettes de beaujolais afin de contrecarrer un élan biliaire toujours possible chez le pâtre esseulé dans sa bergerie à nuit tombante. Mais quoi un gars qui, lorsque tout semble virer à la catastrophe se carapate au pays de la porcelaine se justifiant d’une interrogation : « Pourquoi prétendre au bout du monde quand Limoges est, si je puis dire, à portée de main et qu’on trouve là-bas tout ce qui suffit à son bonheur ? » ne vous donne t-il pas envie de tenter l’approche ? Permettez moi de vous le dire : Si posé sur la lunette des water-closet à lire les descriptions des petits mâtins blêmes qui font plus qu’à leur tour les aubes de l’auteur, un sourire ne vous vient aux lèvres, fruit d’une connivence fraternelle à notre commune condition, c’est que vous êtes définitivement constipé. Il n’y a plus rien à espérer. L’Autin-Grenier est formel : « vivre d’espoir c’est déjà crever d’ambition ».

    Antoine Blondin n’a commis que quatre romans. De quoi satisfaire l’épris de concision que liquéfie la vue des Rougon-Macquart et des Hommes de bonne volonté reliés de cuir dans la bibliothèque de palissandre au fond du salon. Pour l’Antoine il suffira d’une tablette en bois d’arbre. Patinée comme un zinc de café des sports. Il faudra quand même ajouter les six cents chroniques quotidiennes écrites entre 1954 et 1982 chaque mois de juillet dans les hôtels étapes du tour de France cycliste. Et puis Monsieur Jadis, forme blondinienne d’autobiographie. Comptez moins d’un mètre sur l’étagère. Un peu plus au comptoir. « Après la seconde guerre mondiale, les trains recommencèrent à rouler. On rétablit le tortillard qui reliait notre village à la préfecture. J’en profitai pour abandonner ma femme et mes enfants qui ne parlaient pas encore. Ma femme, elle, ne parlait plus. C’est donc dans un grand silence que je pris le chemin de la gare, par l’avenue dont les platanes venaient d’être émondés. » Lire les premières pages de l’humeur vagabonde c’est entrer en Blondinerie. Définitivement. Lire une chronique c’est s’envoyer une pinte de Guiness à Dublin ou siroter un cognac au soleil mordoré du sud-ouest. Blondin, les mots, la phrase, l’écriture. Blondin doué et paresseux. Antoine, paraît –il, n’aurait pas toujours été fréquentable ? Ne serait pas recommandable ? Mais il s’agit de littérature que diable, et non de déification ! Simplement prendre son pied un bouquin entre les mains. Ca vaut bien le monde qu’on nous propose. Et puis, « Un jour, peut-être, nous abattrons les cloisons de notre prison ; nous parlerons à des gens qui nous répondront ; le malentendu se dissipera entre les vivants ; les morts n’auront plus de secrets pour nous. Un jour, nous prendrons des trains qui partent ».

    Putain de vie qu’il faut bien vivre ; ou mal. Qui en dira les différences s’il y en a ? Dimey était de ceux qui ne transigent pas. Ou alors tout le temps. Car il faut bien vivre. Ou mal. Et boire. Et parler. Jusqu’à ce que le jour éteigne les mots. Il est des alexandrins de zinc qui valent tout l’or du Transvaal. S’il a changé d’église c’est qu’il faut bien mourir aussi. En tous cas. Mystique ou ras la touffe il n’est de Dimey que bonheur à lire, bonheur à dire. Entre le rire et l’effroi. Et puis boire encore. « Jusqu’à voir le cul de la bouteille pour ne rien regretter. »

    Jean Claude Pirotte aurait élu domicile en Cabardès. Ou en Revermont. Il viendrait de Hollande mais serait originaire de Namur. La Charente aussi. Et peut-être bien les Ardennes. Avant ou après. Avant quoi ? Il y aurait une absence de chronologie, un cheminement aléatoire, un flou : comme un souvenir ; à moins qu’il ne s’agisse d’un rêve.
    A bien chercher on distinguerait quelques repères.
    « Il faut prendre du temps pour lire »
    « Jamais une journée sans écrire »
    Si peu. Resterait l’incertitude.
    « On n’entre pas dans une peinture comme dans un moulin…mais quand on est entré on ne sait plus comment en sortir. »
    La littérature de Pirotte est ainsi. Vous restez là ; rarement satisfait ; jamais rassasié ; et toujours attiré. Un peu de charme au royaume de l’indicible, de l’éphémère.

    Pierre AUTIN-GRENIER
    Je ne suis pas un héros, récits, « l’Arpenteur », 1993, Editions Gallimard
    Toute une vie bien ratée, récits, « l’Arpenteur », 1997, Editions Gallimard
    L’éternité est inutile, récits, »l’Arpenteur, 2002, Editions Gallimard

    Antoine BLONDIN
    Les enfants du bon Dieu, la Table Ronde, 1952 -L’humeur vagabonde, la Table Ronde, 1955 – Un singe en hiver, la Table Ronde, 1959 – L’Europe buissonnière, la Table Ronde 1961 – Tours de France, Chroniques de « l’Equipe », la Table Ronde, 2001

    Bernard DIMEY
    Je ne dirai pas tout, Christian Pirot, 1991- Sable et cendre, Christian Pirot, 1992 – Le milieu de la nuit, Christian Pirot, 1991, Kermesses d’antan, Christian Pirot, 1998 –

    Jean Claude PIROTTE
    Les conte bleus du vin, Le temps qu’il fait, 1988
    Un été dans la combe, La petite vermillon n°13, 1993
    Autres arpents, la Table Ronde, 2000

  • 4. Martin  |  18 février 2010 à 19h07

    @Serge Anselme : merci

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