Dostoïevski

Dostoïevski, 1847, M. Reuter(petit texte biographique sur Dostoïevski)

Le jeune Dostoïevski aimait se promener dans le jardin de l’hôpital où opérait son père, il écoutait les malades lui raconter des histoires. C’est une drôle d’école pour un enfant. Il habitait près d’un orphelinat, d’un asile de fous et d’un cimetière pour criminels. Plus tard son père sera tué par ses serfs. Il existe des jeunesses plus douces. La vie est bien décidée à s’opposer à Dostoïevski. La tragédie se précise : jeune adulte, Dostoïevski se révèle épileptique. Selon Nietzsche, grand admirateur de Dostoïevski, « le corps est un médium de forces supérieures ». Etre un artiste c’est être malade : le corps est engagé dans le monde d’une manière anormale ; de cette nature on fait le choix de tirer quelque chose.
Un premier roman le rend célèbre, on parle de lui comme d’un nouveau Gogol. Mais il se révèle mal à l’aise dans le monde littéraire, il est emprunté et peu bavard. Ses livres suivants seront des échecs commerciaux et critiques. On tourne le dos à l’ancien prodige. Il participe à un groupe progressiste, mais très vite le Tsar prend peur et fait arrêter tout le monde. Les opposants sont condamnés à mort. Un matin, on les sort de leur cachot et on les aligne dans le froid. Les soldats arment leur fusil. Mais ils ne tirent pas. Le Tsar a commué la mort en peine de prison. Dostoïevski est envoyé en Sibérie pour quatre ans de travaux forcés. Années de souffrance extrême, physique et psychologique, mais aussi de rencontre avec le peuple et la religion. Voilà de quoi apaiser les tourments. L’expérience de la douleur lui rend insupportable toute violence politique. Pour lui la démocratie n’est qu’un prétexte à l’instauration du règne de l’argent et à l’anomie sociale. Il voit la violence injuste dans toute révolte juste : les belles idées accouchent de bain de sang. Dostoïevski cherche l’apaisement. Mais la vie tient à son adversaire.
Il fini par rentrer à Saint-Pétersbourg. Ses articles sur le soulèvement polonais font fermer un journal. Sa femme puis son frère, meurent. Il reprend les dettes de son frère, adopte ses enfants et entretient sa femme. Pour lutter contre la dépression, il joue de plus en plus. Bien sûr il s’endette. Mais surtout il écrit, pour rembourser ses créanciers et pour résoudre la tragédie de l’existence. Ce sont des livres écrits par un homme qui toute sa vie sera malade, endetté et espionné par la police secrète.
L’image que l’on a d’un écrivain est faite pour épouser la forme d’un cercueil. On fait comme s’il s’agissait de le comprendre, mais on ne désir que le circonscrire comme l’on circonscrit un incendie : pour l’éteindre. Dostoïevski n’est pas l’auteur de quatre chefs d’œuvre imposants, mais aussi de dizaines d’autres parmi lesquels Le Double, Le Petit Héros, Humiliés et Offensés, Le Crocodile, Le Rêve d’un Homme Ridicule. Son nom vient de celui d’un village, son œuvre en a la diversité : c’est un monde foisonnant. Écrivain métaphysique certes, mais aussi burlesque, mélancolique, politique, fantaisiste. Son unité est sa variété. Ce ne sont pas que « bouillants tourbillons » comme disait Joyce. Mais aussi humour, tendresse, aspiration au calme et à la contemplation. Dostoïevski a essayé de vivre. Son oeuvre est le témoignage de cette tentative.