Le coeur n’y est pas (nouvelle)

Mots pour maux, édité par Anne Fontaine, Gallimard, 2009(nouvelle écrite pour le recueil Mots pour maux, édité par Anne Fontaine aux éditions Gallimard, 2008)

Si vous avez des diplômes prestigieux, agrémentés de stages, de langues parlées et lues, on ne s’attend pas à ce que vous soyez laid. Ce serait une faute professionnelle. Si vous êtes difforme ou gros, si vous avez de grandes oreilles et que vos cheveux sont gras, il est préférable de truffer votre cv d’imperfections, miroir de vos défauts physiques. Les employeurs recherchent l’harmonie, personnalité et qualification doivent s’accorder. Dans le cas où vous seriez brillant et néanmoins affreux, on vous soupçonnera d’avoir voulu prendre une revanche sur la vie. Et personne ne veut d’aigreur dans ses rangs. Ce n’est pas très élégant.

Heureusement, Sandra ressemble à ces huit pages imprimées sur un beau papier un peu épais. Sa beauté et son allant sont impressionnants, ses yeux et la grâce de ses manières fascinent. Elle habite dans le 14ème arrondissement (une rue discrète, aux loyers élevés, proche d’un petit marché), ne porte pas de bijoux et fait du cheval. Le directeur des ressources humaines d’un grand cabinet d’avocat, même s’il n’aime pas l’odeur du crottin, apprécie les postulants qui pratiquent l’équitation.

Le cabinet B., D. & S. occupe un étage entier d’un immeuble de verre du boulevard de Port-Royal. Les salaires y sont très bons et les employés choyés. C’est un paradis pour qui a voué son existence au droit fiscal.

Grâce à l’aisance de sa conversation et à l’évidence de ses qualités, l’entretien s’est bien déroulé pour Sandra. Le directeur des ressources humaines a envie de coucher avec elle, mais comme un homme soupire devant un gâteau au beurre et au chocolat après avoir subi un quadruple pontage coronarien. Il sait qu’il doit rester à distance.

En partie, il va l’engager pour ne pas coucher avec elle, pour se prouver qu’il peut résister à sa beauté et être fidèle au pacte secret qu’il a passé ce jour où le médecin a décelé un polype inquiétant sur sa vessie : ne plus tromper sa femme. Finalement, il n’y avait pas eu de tumeur, mais, bon dieu, il avait juré d’arrêter de baiser à droite et à gauche. Rationnellement, il sait qu’il n’y a aucun lien entre cancer et infidélité, pourtant cette pensée magique le rassure.

Il va aussi engager Sandra parce qu’elle lui rappelle des souvenirs agréables. Elle est pleine de parfums du passé. Il n’a pas besoin de l’embrasser pour savoir le goût de sa langue, il n’a pas besoin de la caresser pour connaître la douceur de ses seins, il n’a pas besoin de la prendre pour savoir comment elle jouit. Evidemment, la jeune femme l’ignore, mais, en quelque sorte, il l’a déjà rencontrée à de nombreuses reprises, sous différentes incarnations, dans des hôtels, des chambres d’amis et des salles de bains.

Votre parcours est impressionnant, dit l’homme en se laissant aller dans son fauteuil. Nous serons heureux de vous accueillir parmi nous.

Merci, répond-elle, sans être flattée, mais le faisant croire, par politesse.

Ses pommettes rosissent. Sandra possède le don de rougir quand elle veut. Elle n’éprouve aucune difficulté à jouer les mille et un détails comportementaux des relations interpersonnelles.

Une dernière chose. J’aimerais savoir pourquoi vous souhaitez faire partie du cabinet.

Sandra prend un moment. Elle passe ses longs doigts sur sa joue.

J’ai besoin d’un travail.

L’homme sourit. Les journées sont longues et harassantes, il est bon d’avoir des collaborateurs sachant manier la dérision.

Nous en avons tous besoin. Mais pourquoi voulez-vous travailler pour nous ?

Sandra pourrait dire ce qu’il s’attend à entendre, les mots sortant de sa bouche se placeraient dans les empreintes déjà définies dans les conduits auditifs de l’homme : « Parce que votre cabinet est incomparable et qu’il offre des opportunités rares. Ça serait un honneur que de faire partie de cette famille ». Mais elle fait un choix différent :

Je suis enceinte.

L’homme hausse les sourcils. Cette information ne figure pas sur le cv. Il vérifie, discrètement, à la case « hobbies ». Rien. Il soupire. C’est le problème avec les femmes. On devrait exiger des examens sanguins. L’homme sait qu’il ne peut pas prendre prétexte de la grossesse pour refuser le poste. Il se souvient (c’est en page trois de son cv) qu’elle a effectué un stage auprès d’un spécialiste du droit des femmes, harcèlement, grossesse, règles et ce genre de choses. Et puis, il y a une caméra. Suite à une affaire de harcèlement sexuel qui a coûté son poste à son prédécesseur, les entretiens sont filmés. Il a allumé la caméra devant Sandra. Il va être obligé de se montrer très fin.

Je suis enceinte et j’ai besoin d’argent pour avorter, ajoute-t-elle. Voilà ce qui motive ma candidature.

Sandra plaisante, pense l’homme.

Vous pensez que je plaisante, dit Sandra.

Elle pose un test de grossesse sur le bureau. Il est dans un sachet en plastique transparent. La petite languette indique qu’un embryon commence à se former dans son ventre. L’homme regarde longuement l’objet. Cela lui fait penser à une pièce à conviction devant un tribunal. Il essaye de garder sa contenance et de considérer ce que lui dit Sandra comme quelque chose de normal. Ils sont juristes, ils ont l’habitude de parler une langue dénervée. Ne pas poser de questions, ne pas attendre de réponses : le respect de la vie privé est sacré. Professionnel irréprochable, il adopte sa logique.

La sécurité sociale prend en charge l’avortement. Vous n’avez pas besoin d’un emploi.

Je ne veux pas que l’Etat ou qui que ce soit d’autre s’immisce dans ma vie. C’est une question de principe. De liberté individuelle.

Elle a du caractère, songe l’homme. Jeune femme indépendante et forte. Si elle veut avorter, tant mieux. C’est insensé, mais d’un point de vue économique, c’est parfait : elle ne commencera pas sa carrière par un congé maternité. L’homme est soulagé, on ne lui aurait pas pardonné une telle faute. Un nouvel employé est un investissement qui doit être immédiatement rentable.

Croyez-moi je suis motivée pour ce travail : je veux vraiment avorter.

Il ne le montre pas, mais l’homme est heureux : il vient de trouver une faille qui lui permettra d’écarter Sandra. Malgré toutes ses qualités et compétences, elle est trop étrange pour le cabinet. Il va s’en débarrasser avec habileté. Elle aurait dû se contenter de débiter les banalités d’usage.

Mais une fois que vous aurez avorté, objecte-t-il, vous aurez perdu votre motivation. C’est un problème. Je comprends, la grossesse et l’avortement constituent vos droits inaliénables. Le cabinet respecte scrupuleusement les minorités. D’ailleurs un de nos meilleurs avocats est paraplégique. Mais quelle motivation aurez-vous à long terme ? Vous n’allez pas passer votre temps à avorter.

Non, habituellement je prends la pilule.

S’il n’occupait pas sa position actuelle, s’il ne devait penser aux intérêts du cabinet S., D. & B., l’homme aimerait lui demander « Pourquoi ne voulez-vous pas avoir un enfant ? » Lui-même a quatre enfants, il ne se lasse pas de les voir grandir ; un des plus grands plaisirs de l’existence. Il ajouterait, avec fierté, « Le cabinet facilite les horaires aménagés vous permettant de conjuguer vie familiale et professionnelle. » L’homme se retient. Il doit se débarrasser de cette candidate à qui il a dit « Nous serons heureux de vous accueillir parmi nous ». S’il lui refuse le poste, elle portera plainte pour discrimination à l’embauche. Ils auront tous les féministes, homo et gauchistes sur le dos. Pourquoi n’a-t-elle pas menti ? Elle avait le poste et elle fout tout par terre. Cela n’a pas de sens. Tant pis pour elle. Maintenant, il va l’attaquer sur sa motivation.

Excellent. La pilule est un moyen de contraception efficace. Dans ce cas, vous n’avez pas besoin d’un travail. En ce qui concerne la situation présente, j’ai une solution qui conviendra aux deux parties. Le cabinet investit une part non négligeable de ses bénéfices dans des oeuvres charitables. Alors, nous pouvons financer votre avortement. Considérez cela comme de la philanthropie.

D’un tiroir de son bureau, il sort un carnet de chèque. Il est sûr qu’il a réussi à se débarrasser de ce cas bizarre. Sandra ne sera plus qu’un sujet de conversation lors du déjeuner.

Votre offre est généreuse, dit Sandra, mais je dois refuser. J’ai vraiment besoin de ce travail. Il ne s’agit pas uniquement d’avortement, le problème est bien plus important : je vais arrêter d’être une femme.

Bien, dit l’homme. Vous allez arrêter d’être une femme.

Il note l’information sur la fiche de renseignements posée devant lui. Son stylo tremble à peine. Il relève les yeux sur Sandra. Celle-ci n’a pas changé d’attitude. Elle lui sourit et déboutonne les premiers boutons de son corsage.

J’ai commencé un traitement à base d’hormones masculines. Des poils poussent entre mes seins.

L’homme ne voit pas ces hypothétiques poils de l’endroit où il se trouve. Mais il serait malvenu de se pencher vers le décolleté. Peut-être ment-elle. Il le saura pas.

Je vais subir une opération dans six mois, continue Sandra. On va me coudre (elle pointe son majeur en direction de son entre-jambe). Prendre un morceau de chair au niveau de ma hanche et le façonner de manière à ce qu’il ressemble à une verge et qu’il en assure les fonctions. La procédure est complexe, mais courante. Vous comprenez, qu’ainsi, l’enfant ne pourra pas naître. Il restera prisonnier à l’intérieur. Passé les neuf mois, il continuera à habiter mon ventre.

Il y a, en effet, un problème physique. Je ne suis pas médecin, mais je comprends le dilemme.

C’est pourquoi je dois avorter, dit-elle en reboutonnant son corsage. J’ai arrêté de fumer dès que j’ai su que j’étais enceinte.

L’homme note qu’elle a arrêté de fumer. C’est un bon point. Preuve de respect des autres et de triomphe sur soi-même. Il remarque que c’est absurde aussi. Arrêter de fumer pour ne pas empoisonner l’embryon dont on veut se débarrasser. L’homme comprend que Sandra a un plan. Elle ne veut pas simplement être recrutée par le cabinet.

C’est merveilleux. Félicitations.

Vous voyez je suis motivée.

Votre sexe actuel convient très bien au cabinet. Je veux que vous le sachiez.

Officiellement, il n’y a pas de discrimination sexuelle chez B., D. & S. . Du moins pas plus qu’ailleurs. La norme sociale est respectée. Ce qui ne convient pas ce sont les étrangetés de Sandra. Il voudrait que l’entretien se termine. Il espère qu’elle va se taire. Que le téléphone va sonner. Que cherche-t-elle, bon dieu ?

Je suis plutôt jolie.

Vous êtes très belle, dit-il en essayant de ne pas imaginer les poils à la naissance de ses seins. Objectivement. Selon les critères de notre société, vous possédez les caractéristiques de la beauté moderne. Ce n’est pas un jugement personnel, sachez-le.

Cela m’offre beaucoup d’occasions d’avoir des relations sexuelles.

Certes, certes.

Mais j’en ai assez que des hommes que je connais à peine tentent d’entrer dans mon corps. J’ai l’impression d’être prise pour un grand magasin pendant les soldes.

La métaphore a surpris l’homme. Il essaye de repenser à la première fois qu’il l’a découverte, et le désir qu’elle lui a inspiré. Mais le cœur n’y est pas.

Il est admis, dit l’homme avec prudence, que les rapports sexuels sont naturels.

L’expérience est plutôt agréable. Mais cela empiète sur mes heures de sommeil et, à terme, porte préjudice à ma vigilance au travail.

Vous pouvez refuser.

Les sollicitations sont constantes. Mes hormones s’agitent. Même si nous sommes censés être civilisés, nous sommes toujours mues par des forces naturelles archaïques étonnamment puissantes. Et puis, je perds du temps et de l’énergie à repousser et à déjouer les avances. Parfois le harcèlement sexuel.

L’homme sent que Sandra a pris le dessus, elle maîtrise la situation. Elle le fixe de ses grands yeux malicieux.

Est-ce que vous vous êtes déjà fait pénétrer ? demande-t-elle. La question est peut-être indiscrète.

L’homme ne veut pas être pris en défaut. Un refus de répondre pourrait faire croire qu’il a quelque chose à cacher. Un refus de répondre pourrait faire apparaître leur entretien dans toute sa dérangeante étrangeté. Et cela, il ne veut pas. Tout doit paraître normal.

Non, la question n’est pas indiscrète. Et non je n’ai jamais été pénétré. Je ne juge pas pour autant ceux qui choisissent de l’être. C’est un style de vie honorable.

L’homme essaye de ne pas penser à l’examen annuel de sa prostate et au médecin qui introduit son majeur dans son anus. Et l’intolérable plaisir qu’il ressent.

Mais le vrai problème, dit Sandra, c’est que j’en ai assez de m’épiler, de me maquiller, d’enfiler des collants et de porter des jupes.

Je n’y avais pas pensé. Et à combien de temps estimez-vous ces procédures ?

Je vous déposerai une estimation demain sur votre bureau.

Merveilleux. Comme ça nous y verrons plus clair.

Vous voyez, je veux recommencer ma vie. Alors je peux vous assurer que je suis extrêmement motivée. De votre point de vue, le cabinet a tout à y gagner. Pas de congés maladies. Pas de règles douloureuses. Pas de changement d’humeur. Pas de congé maternité. Le seul moyen infaillible de ne pas tomber enceinte est de devenir un homme. Il n’y a pas meilleure contraception. Il n’y a pas meilleur remède aux maux féminins.

Je suis impressionné par la rigueur de votre raisonnement, dit l’homme qui a un peu de mal à respirer.

Et j’ai envie de jouer au foot et de passer des soirées dans des boîtes de strip-tease, dit-elle en frappant ses paumes l’une contre l’autre.

L’homme réfléchit. Sa main passe sur ses lèvres. Il essaye de se ressaisir.

Cela ne correspond pas au genre de motivation que nous recherchons. Honnêtement nous trouvions formidable que vous soyez une femme. Cela a des avantages.

Sandra semble intéressée. Sans ironie, elle hausse les sourcils.

Dites-moi.

Les femmes sont plus douces.

Sandra sourit devant la légèreté de l’argument.

Je ne postule pas pour un poste de puéricultrice. Quelle est votre motivation pour travailler ici ?

Eh bien…

L’argent, la carrière, le statut social sont vos motivations. Ce sont aussi les miennes. Soyons clairs : être une femme est un frein à ma carrière. Voilà pourquoi je vais changer de sexe.

L’homme se redresse. Sa réaction est instinctive.

Attendez. Le cabinet ne peut être tenu pour responsable de votre volonté de changer de sexe.

Bien sûr que si. Toutes les études montrent qu’être une femme, à cause, entre autres choses, de la maternité, a pour conséquence une perte de douze années de carrière. Etre une femme est un métier en soi qui nous désavantage. Et puis, on pourrait parler du sexisme ordinaire et de cette habitude masculine de se serrer les coudes.

Vous voulez être dédommagée parce que vous êtes une femme ?

Sinon je suis prête à changer de sexe. Cela ne me pose aucun problème. L’idée me plait assez. Etre un homme n’a pas l’air très compliqué.

Nous allons nous arranger. Vous ne pouvez pas… Arrêtez de prendre ces médicaments.

Ce serait un scandale si cela se savait, pense l’homme. Si on apprenait que D., B. & S. a forcé, même indirectement, une femme à changer de sexe pour ne pas subir de discrimination, la réputation du cabinet s’effondrerait. Il sait qu’il n’a pas le choix.

Vous serez très bien payée.

Très bien ne suffit pas, dit Sandra d’une voix soudainement rauque ; elle tousse comme si sa voix commençait à muer. Je veux un dédommagement.

Des dommages et intérêts. D’accord.

Je refuse que ma condition de femme et de mère me soit préjudiciable.

L’homme sait qu’il a perdu. Il veut qu’elle arrête de prendre ces hormones. Il paiera très cher pour la dédommager de sa féminité. Ils ajoutent quelques mots de pure convenance. Assorti de plusieurs clauses originales qui coûtent cher au cabinet, le contrat de travail est signé.

Sandra se lève et serre la main au directeur des ressources humaines. – Je suis heureuse de faire partie de cette prestigieuse famille, dit-elle.

Elle quitte la pièce. L’homme éteint la caméra. Il se renverse dans son fauteuil. Finalement, il a fait une bonne affaire. Cette fille a un talent exceptionnel pour la manipulation, et désormais elle va le mettre au service du cabinet. Il a été humilié et son ego a été blessé, mais il peut être content de lui. Il se le répète, même si le coeur n’y est pas : oui, il peut être content de lui.