Outrage de la fête aux fleurs

(texte paru dans Tecknikart à l’occasion de la fête de la musique en 2002)

Parfois, quand le ciel est propice et qu’une comète passe à la pointe de la constellation du Cygne, il arrive que les plans de la Nature et ceux du gouvernement coïncident. Le gouvernement a décidé que nous devions faire la fête un samedi de juin, agiter nos corps, les remplir de bière et accessoirement laisser les ondes sonores pénétrer nos conduits auditifs externes pour faire vibrer nos tympans. Ce samedi, nous sommes jeunes et libres, c’est ainsi. Le programme nous convient. Nous trouvons une salle posée près du bassin de la Villette. Tout est si bien arrangé  : des baffles, un chanteur, une scène, des auditeurs. Nous sommes heureux quand les vibrations se transmettent aux osselets de l’oreille moyenne. Le marteau, l’enclume et l’étrier battent le rythme. De la fumée entre dans la bouche des participants, des mots en sortent, mais nous n’écoutons déjà plus  : dans notre tête les étriers s’emballent, leur base s’introduit dans la fenêtre ovale de l’oreille interne et provoque des déplacements du liquide contenu dans la cochlée. Nous en profitons pour prendre un autre verre, de quoi nous ne savons pas, et ça nous est égal car l’ambiance est si folle que nous serions prêt à boire de l’eau. Le gouvernement a vraiment eu une chouette idée  : les vibrations de la membrane du canal cochléaire sont transmises à l’organe de Corti dont les cellules sensorielles traduisent l’énergie acoustique en impulsions nerveuses. Celles-ci sont transférées par le nerf cochléaire à la zone du cerveau qui traite la perception des sons. C’est alors que nous nous apercevons que, décidément, nous n’aimons pas le glam rock. Mais nous ne pouvons plus rien faire il est trop tard pour revenir en arrière  : nous dansons. Et des hommes et des femmes autour de nous dansent aussi. Nous pourrions être amis avec eux, avoir des discussions passionnées, mais ils sont trop loin, quelques décibels nous séparent. Nous aimons la fête. La lumière des spots rentre dans nos yeux sans se préoccuper de nos paupières.

Avec les poissons, la Nature crée l’ouïe quelques millions d’années avant l’apparition de l’homme. Puis, à la fin du XXème siècle (l’homme est apparue entre temps si vous vous rappelez bien), le gouvernement d’un petit pays ridicule invente la fête de la musique. Des millénaires d’évolution ont enfin rencontré un grand projet politique. Quelle émotion.

C’est le saccule, un organe de l’ouïe primitif chez les poissons qui nous procure le plaisir d’écouter de la musique au dessus de 90 décibels. Le saccule est un organe sourd, ça tombe bien, ça tombe même très bien ce soir. Comme les poissons, nous sommes dans l’eau, nous dansons dans un aquarium  ; le saccule a été crée pour cet environnement, il transmet des vibrations à l’hypothalamus qui envoie un message de plaisir. Chez les poissons, il existe une connexion entre la vessie gazeuse et l’oreille interne, relation qui favorise la réception des sons dans l’eau. Qui a participé à n’importe quelle soirée musicale sait que notre vessie est un organe souvent sollicité, qui se vide et se remplie au rythme des verres de bières dont les averses tombent dans notre gosier.

Darwin jouait du piano aux vers de terre pour savoir s’ils avaient une ouïe. La réponse est qu’ils n’en avaient pas, mais vous savez quoi  ? ça ne les empêchait pas de se tortiller en rythme. Le gouvernement nous joue de la musique pour voir si nous entendons ce qu’il ne nous dit pas. Nous nous tortillons en rythme, je crois.

Nous nous sommes amusés, finalement. Nous avons bien obéi.

Mais quand à la fin de la nuit je suis rentré chez moi, j’ai trouvé deux cadavres de fleurs piétinés par des amoureux de la musique. Ces deux anciennes roses avaient été plantées par ma voisine, contre le mur de l’immeuble donnant sur la rue. J’en avais la garde depuis que la vieille dame avait été livrée à une maison de retraite. Je n’aurais pas pu les sauver : on ne peut s’opposer à une foule sympathique. On s’amuse toujours quand on ne regarde pas ce que l’on piétine. Les deux roses avaient des pétales jaune orangé, elles s’ouvraient le matin à l’heure où sonnait mon réveil ; âgées de quelques mois, elles avaient résisté aux chiens, à la pollution et aux attentions des enfants. La fête ne nous laisse aucun espoir.