postface à La mauvaise habitude d’être soi

la mauvaise hbaitude d'être soi

Postface écrite pour l’édition poche de La mauvaise habitude d’être soi.

Mercredi 21 décembre 2011.

Nous nous sommes donné rendez- vous à 18 heures devant une des meilleures boulangeries-pâtisseries de Nantes, Bossard, entre l’Erdre et le marché de Talensac. La fin du mois de décembre est douce, après une semaine de pluie on peut se promener sans parka et sans superposition de pulls. J’arrive de mon atelier à vélo, Quentin est venu à pied. Nous achetons des pâtisseries et nous allons chez lui.

Les murs sont couverts de dessins, d’affiches et de cartes postales. Le rangement ne semble pas être la préoccupation première de Quentin. Il récupère des choses un peu partout : ce jour son bureau accueille trois mannequins en plastique sans tête, neuf bouquets de fleurs fanées et un harpon mécanique. Quentin met de l’eau à chauffer pour le thé, et nous nous installons dans le salon, moi dans le canapé, lui dans un fauteuil. Les étagères débordent de livres et de vinyles. Sur l’une d’elles, des plantes carnivores bougent leurs têtes (c’est quasiment imperceptible).
Je branche le micro et je me laisse tomber dans le canapé. Des amis à Quentin viennent prendre un apéritif vers 19 h 30, nous avons une bonne heure pour revenir sur les traces de ce livre paru il y a un peu plus d’un an.
– Alors, de quoi tout est parti ? me demande Quentin.
– Je t’ai écrit une lettre.
– J’ai reçu cette lettre.
Comme je suis peu sociable, les lettres et les emails me permettent de communiquer avec le monde extérieur. La plupart de mes amitiés se sont formées de cette façon, par l’écrit. Dès que le nombre de personnes dépasse cinq dans une soirée, je me dirige vers la sortie de secours. Ceux à qui j’écris parce que j’ai aimé un de leurs livres répondent, en général. Avec certains, il y a un bref échange d’emails, parfois une correspondance commence. J’en rencontre quelques uns. Et une poignée se transforme en amitiés.
– Je te disais que j’avais bien aimé un de tes livres, Fantaisie printanière.
J’étais tombé dessus chez Philippe le libraire, rue des Vinaigriers, à Paris. Le style m’avait immédiatement plu. J’avais écrit une lettre, rien de long, une phrase ou deux.
– Je crois plutôt que tu m’avais parlé de Hunting,
Fishing, Nature and Traditions.
Quentin est bien organisé temporellement. Il parle sans hésiter, les choses sont claires pour lui. Ma mémoire au contraire a une grande capacité à la divagation. Je me souviens autant avec mon imagination qu’avec ma raison. Cela permet des malentendus, qui ne sont pas toujours négatifs. Et puis, le passé est une chose dont il faut se défendre. L’oublier c’est trop évident, c’est comme
faire disparaître un corps : il vaut mieux le transformer en autre chose.
– Ah oui, Fantaisie printanière je l’ai découvert après. Et donc tu m’as répondu.
– Mais il s’est écoulé quelques mois avant qu’on se rencontre.
– J’ai toujours l’impression que les choses se font très rapidement. Dans mon esprit, je t’ai écrit une lettre, tu me réponds, cinq jours après on commence à faire notre livre et trois mois plus tard il est terminé.
– En réalité ça s’est passé sur une période d’un an et demi, je pense.
Quentin se lève et revient avec la bouilloire en fonte émaillée bleue. Il prend trois pincées de thé dans un sachet en velours rouge et les dépose dans une boule en fer. Le thé infuse alternativement dans nos tasses. Il est fumé et très fort.
Je dis :
– On se souvient des choses comme ayant été faites de façon évidente, alors que chaos et coïncidences ont présidé à leur naissance.
Il y a quelque chose d’une réunion d’anciens combattants. À mesure que nous parlons, les souvenirs deviennent plus vivaces, comme si nous faisions apparaître des fantômes de nous-mêmes. Des émotions et des sensations remontent à la surface.
Je déballe les pâtisseries : un éclair au chocolat pour Quentin, une tarte au citron surmontée de trois bons centimètres de meringue pour moi. Si Quentin et moi partageons des choses, il faut y ajouter la gourmandise. Nous avons créé un club de cuisine : une fois tous les quinze jours, le jeudi soir, nous préparons un repas alphabétique (tous les aliments doivent commencer par la même lettre, nous avons déjà fait A, B, C et D).
Quentin a suspendu sa petite cuillère au-dessus de son éclair, il m’attend avant de commencer.
– Ta lettre est d’abord arrivée chez les Requins Marteaux, à Bordeaux. Ils me l’ont fait suivre à Nantes.
– Tu m’as répondu par email. Parce que tu es un homme de la technique et de la modernité.
– De la haute technologie.
– On est dans un appartement où tout est hightech.
Il y a des fauteuils électriques qui s’inclinent grâce à une télécommande.
– Tout est peint en blanc. Il n’y a aucune trace de poussière.
– On se croirait dans un showroom Apple.
Quentin est très sceptique vis-à-vis des écrans et de la technologie. Il a un vieil ordinateur, une platine vinyle. À la place de la sonnette électrique, il a attaché deux cymbales sur le côté de sa porte. En guise de cuisinière, un barbecue électrique sert à faire cuire les repas et chauffer l’eau du thé. Une sorte d’atelier de fabrication de produits ménagers biologiques (nettoyants, lessive, savons, détartrants) est installé dans la salle de bains.
– Et donc tu me réponds…
– Je te dis que ça me fait plaisir, et je te demande si tu es Martin Page l’écrivain. Ça pouvait être un homonyme.
– Je te confirme que je suis bien moi.
– Tu m’as même envoyé un scan de tes empreintes
digitales.
– Et tu m’annonces que tu passes à Paris prochainement. On prend rendez- vous.
– Car à l’époque tu habitais Paris.
– Dans un studio à Château- Rouge. On se retrouve à mon atelier, place Saint-Michel. Un drôle d’endroit avec des photographes, deux scénaristes, une metteuse en scène. Et là on discute. Les bateaux passent sur la Seine et éclairent la pièce.
– C’était très romantique.
J’ai passé quelques années là-bas. Le loyer était assez bon marché. Il y avait un décalage entre l’endroit où j’habitais et celui où j’écrivais. Socialement c’était le jour et la nuit. J’y donnais mes rendez-vous. À Nantes, j’ai créé un atelier avec quelques amis et ma copine : le bâtiment est entre le squat et l’immeuble de bureau, la vue donne sur une immense carrière digne d’un film de science-fiction.
– On a bu un thé, car à l’époque je ne buvais plus d’alcool. On a discuté de choses et d’autres. Je t’avais demandé des conseils de lecture en bande dessinée, et tu m’avais donné des titres et des noms d’auteurs.
– Ah oui, Yokoyama. Yùichi Yokoyama.
Les yeux de Quentin brillent et ses cheveux s’électrisent (pour connaître son humeur, il suffit de regarder ses cheveux, s’ils vibrent, se dressent ou restent plats). Il a la même gourmandise à l’égard des livres que des pâtisseries.
– De mon côté je t’avais conseillé The Ethics of Elfland, de Chesterton.
– Surtout on avait parlé des rapports entre mon dessin et ton écriture, c’est-à-dire que tous les deux nous avons un style limpide mais qui porte en lui quelque chose de trouble.
– On se retrouvait sur cette conception de notre art, à la fois accessible et étrange.
Nous avons chacun notre univers, bien distinct, nous n’avons pas les mêmes influences esthétiques, c’est certain. Mais nous partageons une même éthique du travail. On peut aller facilement vers nos oeuvres. On peut les trouver amusantes et étonnantes, mais on peut aussi faire le choix d’aller plus loin. Elles offrent différents niveaux de lecture.
Rester immobile sur le canapé a fini par me refroidir en dépit du thé. Je demande à Quentin s’il peut mettre du chauffage. Quentin se lève et appuie sur un interrupteur. Les plantes carnivores semblent se tourner vers lui. Le système de chauffage dans l’appartement est une création d’un de ses amis artistes : la chaleur vient de quatre grosses résistances en forme de tête d’élan collées aux murs. Elles rougeoient et donnent de la couleur à la pièce. En été, c’est un moyen parfait pour tuer les moustiques.
– On s’est revus une autre fois à Paris, dit Quentin, quelques semaines plus tard. On faisait connaissance en somme.
– On a fouillé dans la grande bibliothèque de l’atelier, qui appartenait à un professeur de médecine amateur d’art, un élève de Jean Bernard. Il y avait des centaines de livres de peinture et de photo.
J’ai besoin de parler d’autres choses, de divaguer, de me promener, pour devenir proche de quelqu’un. De partir dans des aventures minuscules, et de voir comment ça se passe entre nous.
– Et on s’est dit : pourquoi on ne ferait pas un livre ensemble ?
– Il y a eu six mois entre la lettre et ce désir.
– C’est un peu comme quand on rencontre une fille, on ne va pas lui proposer de coucher avec elle tout de suite.
J’ai une vision pré-Sex and the City des relations sentimentales.
– Alors que j’avais très envie de coucher avec toi, dit Quentin.
– On a vu qu’on s’entendait à peu près.
– Donc pourquoi ne pas faire quelque chose ? Un enfant, par exemple.
– Une pizzeria ou un parti politique. Mais comme on aime plutôt faire des livres ça nous a semblé logique d’en faire un.
– Un moment je t’avais proposé de mettre en scène un de tes textes, avec mes dessins qui auraient pu être projetés.
– J’étais partagé entre le plaisir de voir mes mots incarnés par des acteurs et la frayeur des interactions sociales liées à tout projet scénique.
J’aime le théâtre au point d’avoir fait la plonge dans une cantine du festival d’Avignon quand j’étais adolescent. Mais devenir auteur dramatique implique de démarcher, rencontrer metteurs en scène, directeurs de théâtre et acteurs. Et les gens sont maléfiques. Quentin, lui, connaît trente mille personnes (son carnet d’adresses ressemble à un livre de la Pléiade). Quand je me promène avec lui dans Nantes (ou à Paris, à Ménilmontant), quelqu’un le salue tous les cinq mètres. C’est le résultat d’une
enfance passée dans une petite ville (près de Guérande) où tout le monde se connaît.
– Mais au final on a décidé de faire un livre.
– Un livre bizarre. Parce que le monde est trop sage.
Solennellement nous portons à notre bouche la dernière bouchée de nos pâtisseries. Nous mâchons longtemps.
– Puis je suis parti en Allemagne pour une résidence d’un an. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à se poser des questions sur le genre de livre qu’on voulait faire. Une bande dessinée, un livre pour enfants ou pour adultes. C’est une époque bénie pour les écrivains. Il n’a jamais été aussi facile de traverser les frontières. On peut faire de la BD, des livres pour enfants, du théâtre, des romans, des essais. Bien sûr les bonnes vieilles structures restent, et quitter son domaine n’est pas bien vu, on n’y gagne pas en considération, mais on s’en fout.
– On voulait qu’il y ait discussion entre textes et images.
– Oui, pas un livre illustré, mais un livre où il y aurait un rapport d’égalité entre images et textes, où ils se nourriraient l’un de l’autre. Alors je t’ai envoyé une dizaine de propositions d’histoires.
Quentin nous ressert en thé. Il est un peu amer. L’isolation de l’appartement n’est pas très bonne : la file interminable des voitures du soir vrombit dans la rue. La pièce s’est réchauffée, les grosses résistances sont rouge vif et éclairent davantage que la faible ampoule du plafonnier.
– La plupart me plaisaient.
Les plantes carnivores s’agitent. Quentin se lève, ouvre une boîte jaune et rouge et dépose dans leurs gueules ouvertes quelques morceaux de tofu séché (aggloméré de graines de quinoa) en forme d’abeille (il tente de les rendre végétariennes).
– Au départ je pensais qu’on en choisirait une.
– Et puis on a vu que plusieurs tournaient autour du thème de l’identité, de la schizophrénie, de la paranoïa soit des personnages, soit du monde lui-même. Donc on s’est dit qu’on pourrait faire tout un livre d’histoires.
– Pour adultes. Parce qu’après tout pourquoi les enfants seraient les seuls à avoir droit à des livres avec des dessins ? C’est bizarre de considérer les dessins comme appartenant au domaine de l’enfance. À une époque, il y avait des gravures et des dessins dans les romans pour adultes. Et puis le vingtième siècle est arrivé, et il a été décidé que les images étaient impies. On les enleva des livres et des couvertures même. Du moins en France, patrie du dolorisme artistique, de l’esprit de sérieux et du snobisme cool. D’ailleurs notre livre sera ignoré par certains en raison de son statut bizarre.
– On a échangé des emails pour se mettre d’accord sur le choix des histoires et le nombre.
– Sept donc. Ce qui est drôle, c’est que si une seule histoire t’avait plu, on aurait fait un livre avec. La création, c’est du bricolage et une manière de faire quelque chose des coïncidences. Tu as commencé à dessiner à partir des embryons d’histoires. De mon côté, j’ai développé mes idées, et je t’envoyais des versions encore inachevées pour te donner de la matière. Je pouvais t’envoyer juste la moitié, ou une version terminée mais nécessitant encore du travail. Pour certaines histoires, j’ai dû t’envoyer une vingtaine de versions différentes. J’ai tendance à beaucoup réécrire, préciser, corriger. Mes premiers lecteurs sont des crash- testeurs.
– Il y a eu un va-et-vient permanent. Moi je t’envoyais mes dessins. On donnait notre avis chacun sur le travail de l’autre. Comme une grosse boule de pâte à modeler qui prend forme et se déforme.
J’aime la solitude paradoxale (seul je ne suis jamais seul) de l’écriture d’un roman ou d’un essai, mais j’aime aussi le travail en collaboration. Il y a quelques années, Thomas B. Reverdy et moi avons édité un livre collectif, et j’ai adoré cette expérience. Depuis quelques années j’ai travaillé avec plusieurs dessinateurs très doués, et je termine actuellement un livre épistolaire avec Jakuta Alikavazovic. Parfois les autres sont une belle invention.
– On a terminé le livre en quelques mois. L’équipe des éditions de l’Olivier a été enthousiaste.
– En tant que dessinateur ça m’a touché qu’un éditeur de littérature soit partant pour faire un tel livre.
– C’était une belle aventure.
Quentin et moi avons deux univers différents, alors ce livre a permis de faire des passerelles. Des lecteurs qui suivent mon travail ont découvert celui de Quentin, et réciproquement.
– Et aujourd’hui j’habite à huit cents mètres de chez toi : nous n’avons plus besoin de nous envoyer des lettres.
En général, nous nous laissons des messages à la craie blanche sur les murs de nos immeubles.
– Ce qui est drôle c’est que tu es venu t’installer à Nantes peu après ton livre La Disparition de Paris et sa renaissance en Afrique.
Nantes, ce n’est pas l’Afrique, mais cette ville n’est pas sans lien avec le continent. Les livres ont une influence sur nos vies. Ce sont véritablement des objets magiques. On écrit pour rencontrer des gens et, plus profondément encore, fomenter de bienheureux tremblements de terre existentiels.
Il est l’heure de se quitter. Je mets mon manteau et mon casque de vélo. Parler, retourner sur nos pas, nous a donné envie de refaire un livre ensemble. Le fertile chaos est à nouveau convoqué.