presque île

presqu'île, Cyril Weiner(texte écrit dans le cadre d’une vente aux enchères au bénéfice de l’association Théodora -des clowns pour les enfants hospitalisés- le jeudi 16 décembre 2010 à la galerie La petite poule noire ; la photo est de Cyril Weiner)

Nous partons en mer. Il en a fallu du temps pour que la maison s’attaque à l’écume et aux vagues. Elle s’est enfin décidée. On la sent timide, peu sûre d’elle. Après tout elle a été fabriquée par des hommes, elle est née de nos cerveaux agités, ces boîtes pleines de gelée grise, et de nos mains trop sûres, qui n’hésitent pas assez et ne laissent aucune chance à l’imprévu d’arriver. Mais la maison reprend sa liberté. Elle va glisser sur les étendues marines. L’océan est en train de bouillir, de frémir, de s’évaporer, il n’est pas rassuré de voir cette maison le prendre d’assaut. Mais il a une tradition d’accueil ; il est curieux aussi de cette coquille construite par son lointain descendant, ce fugueur immémorial qui rentre enfin. Alors il s’enthousiasme, il lui souhaite la bienvenue. Il va être doux et caressant.
D’autres maisons vont suivre bien sûr. Celle-ci n’est que la première, c’est l’avant-garde. La civilisation est en train de fomenter un raz-de-marée. C’est un voyage plutôt qu’une attaque. Et si c’est un combat alors il a pour objectif de nous changer, nous, les envahisseurs : nous allons nous charger d’écumes, ioder nos poumons et nos pensées, laisser notre corps avoir prise aux vents. Notre monde est trop sec. Il y a quelque chose qui cloche avec le sol. Cela ne va pas. Nous nous trompons depuis toujours, la terre ferme était une erreur, elle est trop stable, elle accepte trop volontiers d’être domestiquée et asservie.
Un don implique un contre-don. Nous aurons des choses à apprendre aux coquillages et aux poissons, aux mammifères marins et aux algues : l’art, la gastronomie et la science.
Nous retournons dans l’océan primordial. Il va vous influencer comme nous allons le modeler ; c’est un matériau agile qui convient bien à nos outils et à nos capacités imaginatives. Nos plastiques seront des algues, notre béton sera calcaire. Les anémones, le plancton et le corail seront des formes à épouser pour nos objets. Nous suivrons leur enseignement. Les arbres vont nous suivre et planter leurs racines sur des centaines de mètres de profondeur. Les fruits se saleront légèrement.
L’océan bout de plaisir et d’impatience. Il nous accueille. Nous reprenons l’évolution, nous retournons en arrière, de là où nous sommes venus. Nos maisons flotteront comme de pacifiques armadas. Nous laissons à terre nos fantasmes et nos rêves de grandeurs. La mer nous rendra humble. Il est temps pour les hommes de devenir aquatiques.