Pulp

gomina, mai juin 2010(article sur les années 80 et Pulp parue dans le fanzine Gomina en mai 2010)

Toutes les époques sont maudites, mais les années 80 brillent d’un éclat particulier dans le registre de la catastrophe. On peut dire que les années 80 sont nées disparues. Il faut une passion d’archéologue pour s’y attaquer. Ceux qui les ont vécu n’en ont rien vu. C’est normal ce fut une époque bruyante et vulgaire, ennemie de la pensée, une éruption de couleurs, d’argent, de capitalisme exacerbé. Ces couleurs dont se sont affublées les années 80 étaient des flammes : elles ont brûlé tout ce que les années 60 et 70 avaient inventé. Pourtant il s’est passé des choses : sous les cendres il y a de nombreux trésors. On commence tout juste à le découvrir. Pour moi Pulp est le groupe qui incarne ces années, justement parce qu’il les a traversé dans l’anonymat.
L’histoire commence : Jarvis Cocker, jeune laveur de crabes et de moules, fonde Pulp à la fin des années 70 à Sheffield. Mais très vite les autres membres du groupe quittent le navire et vont à l’université. La deuxième formation donne naissance au premier album du groupe : It. C’est l’indifférence qui l’accueille.
Alors que Jarvis est sur le point de reprendre des études, il rencontre de nouveaux musiciens qui partagent une certitude : ne pas faire de concessions est le meilleur moyen de se garantir des années de vache maigre et c’est la seule manière de faire des choses intéressantes.
En 1987 paraît Freaks, enregistré en une semaine, faute de moyens. L’insuccès sera encore une fois au rendez-vous, malgré I want you, une des plus belles chansons d’amour du monde, malgré Fairground, malgré They suffocate at night. Les chefs d’oeuvre ont une double nature : ils sont fragiles et indestructibles. On les piétine, on les ignore, mais ils ne se désagrègent pas. Le temps est leur allié.
Jarvis fait un numéro de Spiderman pour impressionner une fille : il tombe d’une fenêtre. Gravement blessé, il se déplacera en fauteuil roulant des mois durant. C’est avec ce véhicule qu’il apparaîtra aux premiers concerts d’un Pulp enfin formé.
Le nouvel album, Separations, est refusé par son label, et bien sûr c’est un chef d’oeuvre (qui porte en son sein ce bijou désespéré et drôle, Death II). Une autre maison l’accueille. Et toujours cela n’intéresse personne, ni le public, ni les journalistes.
Face au rejet et au mépris, face à l’incrédulité et aux moqueries de ses proches, Jarvis Cocker est sur le point d’abandonner mille fois. Mais il ne veut pas devenir une épave, il refuse de mal finir. Il refuse de donner raison à ces années 80 (il dit : “il ne s’est rien passé en 1987, il aurait fallu hiberner ”).
Et il a raison : dès la sortie de ce long tunnel, dès le début des années 90, Pulp est reconnu à sa juste valeur comme un groupe majeur. On écoute enfin ces albums qui n’intéressaient pas.
Pulp est un hymne à l’exigence et à la ténacité ; Jarvis Cocker a travaillé plus de dix ans sans rien récolter. Le son de Pulp, dit J. C., c’est le son des handicapés. Handicapés sociaux, freaks, timides, mal foutous, pauvres. L’art est un moyen de s’en sortir. Dans la lutte contre les années 80, Pulp a été un des combattants les plus acharnés. Il faut continuer l’histoire de ces années : des gens vivaient et résistaient sous ce triste régime. Il faut leur rende hommage et reconnaître leur génie et leur courage.