Raul Hilberg, La politique de la mémoire (the politics of memory)

Raul Hilberg(texte publié sur le blog collectif La Petite Marchande de Bombes)

Hier soir, bien au chaud sous ma couette, alors que les lumières des bars de la Butte aux Cailles s’éteignaient, j’ai terminé la lecture de La Politique de la Mémoire. C’est un livre de Raul Hilberg, l’auteur de La Destruction des Juifs d’Europe et d’Exécuteurs, Victimes, Témoins.

Disons que c’est une biographie intellectuelle. Hilberg nous épargne ses amours (il mentionne juste l’échec d’un mariage, sans doute à cause de son travail, véritable obsession qui le rendait peu disponible pour une vie de famille classique ; il choisissait ses lieux de vacances en fonction de la qualité, de l’intérêt de leurs archives, non pas des paysages). Il nous raconte son arrivée aux États-Unis encore adolescent, fuyant Vienne et les persécutions antisémites avec sa famille. Il participa à la guerre, puis, à son retour, entama une carrière universitaire. Mais en raison de la ségrégation qui frappait encore les juifs (et les noirs, les femmes, les catholiques), du peu de soutien qu’il avait et du choix de ses recherches (la destruction des juifs d’Europe, donc) qui n’intéressaient pas grand monde, il ne trouva refuge, après bien des déboires professionnels, qu’à la petite université d’état du Vermont (en Nouvelle-Angleterre, un État tranquille et vert, entre New York et Maine). Il ne la quittera plus.

Ses livres sont des classiques aujourd’hui, mais nous découvrons la difficulté qu’Hilberg a eu à les faire publier. Il mettra des années avant de trouver une maison d’édition pour La Destruction des juifs d’Europe ; et encore, celle-ci ne publie le livre que grâce au concours d’un généreux donateur et du propre argent d’Hilberg. Il rencontre des embûches aussi dans ses recherches ; il nous raconte les portes closes, la mauvaise volonté de ses interlocuteurs et les tentatives de découragement. Quand le livre existe enfin, il doit affronter l’indifférence et le mépris du public, des critiques et de la plupart des universitaires ; puis, il subit la colère des organisations juives qui lui reprochent de donner une image peu héroïque de son peuple. Ses recherches, et leur documentation imparable, mettent en cause le monde entier, l’Allemagne, le christianisme, les Alliés, les conseils juifs. Son constat n’est pas glorieux pour l’humanité: la barbarie nazie n’est pas arrivée en quelques années, elle est liée à notre civilisation même.

Avec une ironie mêlée de tristesse, Hilberg détaille également les essayistes qui pillèrent son ouvrage sans le citer dans leurs notes (et qui souvent tentèrent de le déconsidérer). Il fait mention d’une lettre d’Hannah Arendt l’insultant : « Hilberg est assez bête et fou ». Il apprendra plus tard que c’est elle qui fut responsable du refus de publication de La Destruction des Juifs d’Europe par Princeton University Press. Le comportement de la philosophe est d’autant plus injustifiable quand on sait ce qu’elle lui doit pour son Eichmann à Jérusalem. Le monde universitaire et intellectuel nous apparaît dans toute sa dureté et son injustice (plus rarement, dans ses solidarités, dans ses petits miracles et dans ses générosités ; les chercheurs sérieux reconnurent tout de suite l’importance et l’originalité des travaux d’Hilberg – Christopher Browning, par exemple). Il y a un sentiment de gâchis quand on découvre que ceux qui détiennent les positions de pouvoir et les postes prestigieux ne sont jamais les plus qualifiés, jamais les plus honnêtes.

Heureusement Hilberg est pugnace, il ne lâche pas, il sait que son œuvre va durer et que les tartufes ne résisteront pas au temps. Mais, avant les critiques positives, avant les traductions et les conférences dans le monde entier, ce furent des décennies solitaires. On retient l’élégance, la modestie, la détermination de l’homme. Il écrit : « En 1948, je m’étais fixé une route que je poursuivais sans me soucier de ma ligne d’horizon ».

Le livre se termine sur une lettre d’H. G. Adler dont voici la dernière phrase : « A la fin il ne reste rien, sinon le désespoir et le doute à propos de tout : Hilberg est seulement reconnu, peut-être aussi déchiffré, mais certainement pas compris… »

(ps : je disais que le couple d’Hilberg s’était brisé à cause de l’obsession de l’historien pour son travail. Rassurez-vous : Raul Hilberg s’est remarié, avec une femme prénommée Gwendolyn (un nom de conte de fée). Ils sont restés ensemble jusqu’à la mort d’Hilberg, d’un cancer des poumons (il ne fumait pas). Il ne s’agit pas de cancans, de voyeurisme oiseux sur la vie d’une personnalité. Non. Je suis simplement heureux que les auteurs que j’aime semblent heureux ; je suis heureux que les auteurs que j’aime paraissent, de loin, de mon forcément myope point d’observation, avoir construit une vie qui tient debout, avec de l’amour et de l’amitié.)


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