Thomas de Quincey

Thomas de Quincey

Thomas de Quincey était un enfant chétif et solitaire, un écolier brillant et angoissé. C’est la découverte de la poésie qui le sauvera de la dépression. Encore adolescent il fugue, quitte l’école et sa famille, pour mener une vie de vagabond. Il connaît une pauvreté extrême et devient l’ami d’une jeune prostituée. Finalement il est récupéré par sa famille et il se remet aux études. A Oxford c’est un élève timide ; il n’obtient aucun diplôme, mais peu importe car rapidement il fréquente Coleridge et Wordsworth. Il s’établit dans le lake district, se marie (seuls trois de ses huit enfants lui survivront) et décide de se consacrer à la littérature. Les Confessions d’un mangeur d’opium le fait connaître et lui permet de rencontrer d’autres écrivains.
Joyeux et grave, paresseux qui travaillait sans cesse, il a écrit dans tous les styles ; sa prose est à la fois rigoureuse et poétique, intense et intellectuelle, pleine de digressions. Traducteur et essayiste (sur le style, les poètes lakistes), il écrit de la poésie, des textes scientifiques, des portraits ; il invente le roman policier (Justice sanglante montre qu’il est conscient du massacre diffus dans la société). Il ne sort pas de sa maison et pourtant personne n’est plus ouvert au monde que lui.
Il travaillait à la bougie et de temps en temps des papiers (et ses cheveux) s’enflammaient. On a perdu plusieurs de ses écrits dans ces petits incendies domestiques.
Il se débrouillait très bien pour mal gérer ses revenus, alors il devait écrire pour vivre, sans cesse, beaucoup. Il a plusieurs fois faillit être arrêté pour dettes ; pour la sauvegarde de ses filles il apprit peu à peu à faire attention à son argent.
C’est l’œuvre d’un homme dont le corps le fait souffrir. La sensibilité physique et la sensibilité intellectuelle sont une seule et même chose. Il a des problèmes intestinaux et des problèmes de vue, surtout il souffre d’une violente névralgie au visage. C’est à cause de ces douleurs qu’il commence à consommer de l’opium ; mais cela l’aide aussi à supporter la dureté de la vie. Les visions délirantes sont moins folles et moins effrayantes que la réalité. La drogue n’inspire pas, elle permet de supporter le monde et la vision nue de celui-ci (et en donnant une dépendance elle épargne la dépendance aux jeux sociaux). C’est la terrible enfance, la pauvreté, la solitude et la dépression qui ont forgé son regard et l’ont rendu voyant. Pour ceux dont la fragilité est trop grande pour vivre des rapports sociaux normaux l’écriture est le moyen d’être en lien avec le monde.
Quand un homme est malade la société va s’employer à prêter main forte à la maladie. Asocial, malade, libre de style et d’esprit, de Quincey est trop complexe et insaisissable, alors on le méprise et on s’attache à l’oublier. Il faut lire Lettres à un jeune homme dont l’éducation a été négligée, La nonne militaire d’Espagne, Du meurtre considéré comme un des Beaux-Arts, Philosophie d’Hérodote. Le désir créatif de de Quincey ne tient pas compte des cadres institués. L’écriture, quand elle n’est pas subordonnée à un genre, est une tentative et un moyen d’unifier le monde. C’est le sens de son éclectisme. Quand on sait écrire, on se doit d’écrire sur tout ; l’écriture est un mode de connaissance. De Quincey s’est embarqué dans toutes les aventures littéraires ; pour fuir la douleur physique, et celle d’être un être humain. Sa devise pourrait être « L’horreur de la vie… mélangée à la douceur paradisiaque de la vie » (extrait de Suspiria de Profoundis).
Dans l’ordre naturel, un écrivain est une sous-espèce de tremblement de terre – il fait bouger les plaques tectoniques ; on ne s’en aperçoit pas tout de suite, la géologie est lente, et il faudra longtemps avant que l’on comprenne ce qui s’est passé. Mais un jour on s’aperçoit que la mappemonde a changé. De Quincey fait partie de ces écrivains importants et quasiment invisibles.

(texte écrit pour le livre édité par le théâtre du Rond Point et Beaux-Arts Magazine, Le rire de résistance 2)