Vladimir

Lettres d'aveux, 2003, Correspondances de Manosque/Pocket (texte de fiction écrit pour le recueil Lettres d’aveux, 2003, publié par Les Correspondances de Manosque/Pocket, édité sous la direction d’Olivier Adam)

Je ne t’ai jamais parlé de Vladimir, mon voisin russe du troisième. Je ne sais pas pourquoi je ne t’ai pas dévoilé ce qui n’avait rien d’un secret. Vladimir ne sort que le dimanche pour faire ses courses. Je ne l’ai jamais vu sortir un autre jour, comme si le reste de la semaine avait été effacé de sa réalité ; comme s’il attendait que Paris se soit apaisé, doucement recroquevillé dans les plis du repos, pour enfin quitter sa cachette. Vladimir sent le vieux papier journal et a l’haleine musquée des grands buveurs. Ses yeux gardent des reflets brillants dans la pénombre. De temps en temps, il m’invite à prendre un verre dans son appartement. Il pose un vinyle de musique russe sur son vieux tourne-disque en plastique orange et nous parlons au hasard. Un jour qu’il ouvrait un placard pour prendre des tasses, je remarquai des dizaines de cartouches et de paquets de cigarettes empilées. C’était des cigarettes russes, enfin pour être exact, des cigarettes soviétiques… paquet bleu et blanc avec la photo d’un engin spatial dont elles portent le nom, des Spoutniks. Il a toujours une de ces cigarettes à la bouche. Elles sont tellement vieilles et sèches qu’elles s’effritent et parfois se cassent. Le sol et le canapé sont parsemés de petits volcans crées par la cendre incandescente. Vladimir est intarissable sur sa jeunesse en Union Soviétique. Ses souvenirs ressemblent à un vieux livre d’histoire ou à ces actualités qui précédaient les films il y a longtemps. Il pourrait tirer une grande fierté de ses exploits, mais son ton de commentateur impartial et ironique n’a jamais été pollué par la moindre vanité. La vodka y est sans doute pour quelque chose. Pilote de chasse pendant la deuxième mondiale, il a ensuite été pilote d’essai lors des premiers vols dans la stratosphère. Ses camarades s’appelaient Gagarine, Komarov, Nikolaïev et Popovitch. Ils s’étaient entraînés pendant des années dans le cratère météoritique de Kalouga, avaient partagé la même ambition et les mêmes efforts dans le centre de Peredelkino. Mais si, eux, prirent le départ pour les étoiles à bord des Voskov et des Voskhod, Vladimir resta au sol. Un soir, après l’entraînement, des hommes du GRU, le service secret de l’armée, l’arrêtèrent. Vladimir n’a jamais su pourquoi. Une dénonciation calomnieuse, peut-être. Il commença alors une nouvelle carrière, comme il dit, avec les autres zeks du goulag chargés de l’extraction de l’or dans les gisements de la Kolyma, une région particulièrement inhospitalière de Sibérie. Pendant quinze ans, il a cherché dans ces mines d’infimes traces du métal précieux qui lui rappelleraient les étoiles qui lui avaient été interdites. Dès sa libération, il était venu s’installer en France et avait vécu de travaux de traduction. Depuis qu’il est à la retraite, il passe ses journées dans son appartement, les volets clos, à fumer ses Spoutniks. Je crois qu’il ne parle à personne, n’a aucune vie sociale. Il se contente de fournir à son corps les calories nécessaires pour conserver la force de gratter une allumette.
Quand j’ai un problème, il est la première personne à qui je me confie. Et toujours il me répond de sa voix ferme et frondeuse, toujours il sait quel doit être mon comportement. En réalité, ses conseils ne m’ont jamais servis, mais c’était rassurant quand même, parce que finalement ce qu’il me faisait comprendre c’est qu’on peut s’en sortir. Ça me suffit.
Il y a maintenant deux semaines, il m’a ouvert sa porte et sans un mot il est allé s’asseoir près de la fenêtre. Je voulais lui parler de toi et des choses que j’avais à te dire. Il a débouché une bouteille en plastique qui ne contenait pas de l’eau et a rempli une tasse encrassée par le tanin du thé. Il a tendu la main vers le canapé. Je me suis assis.
Je lui ai raconté notre rencontre. J’avais l’impression qu’il ne m’écoutait pas, ses yeux flottaient dans l’horizon du soleil couchant.
– Je suis vieux. Et c’est seulement aujourd’hui, maintenant que ça ne me sert plus à rien que je sais. Je sais que tout ce en quoi j’ai cru toute ma vie n’avait aucun sens.
– En quoi avez-vous cru ? lui demandai-je.
– En rien. Je n’ai jamais cru en rien.
Il m’a sourit et a allumé une nouvelle cigarette. Il a fixé les étoiles. Je crois qu’il avait attentivement écouté notre histoire et mes interrogations à ce propos et, à sa manière, il m’avait donné sa réponse.
Au début de cette lettre j’étais parti pour t’avouer de grandes choses avec de grands mots. Je voulais te parler de nous, mais je n’ai pas trouvé de moyen plus juste que de le faire en te racontant ma dernière discussion avec Vladimir. Quelques jours plus tard, on a emporté son corps. C’était un dimanche, bien sûr, parce que Vladimir ne sort que le dimanche. Le soir, les étoiles avaient quelque chose de plus brillant.